La Machine pour parler avec l'Au-delà : Un exorcisme, rituel trois

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Philip-José Farmer

La Machine pour parler avec l'Au-delà

UN EXORCISME, RITUEL TROIS

traduit de l'américain par Alain Garsault

Au bout de dix années de recherches, un scientifique réussit à mettre au point un ordinateur qui dialogue véritablement avec les morts. Son efficacité est telle que le monde entier se presse devant le portail de la société qui commercialise au prix de l'or les secondes permettant de parler avec les chers disparus. Mais soudain, les gouvernements s'en mêlent car cette machine peut devenir l'outil de référence absolue dans les affaires de meurtres et de disparitions. Puis le pouvoir politique découvre que ses lois n'ont pas été prévues pour une telle révolution...
Que faire ? Détruire cette machine ? Ou bien en encourager la commercialisation et changer toutes les lois afin d'intégrer le témoignage des morts, des héritages non réglés jusqu'aux ', convocations " pour expliquer les circonstances de leur passage soudain dans l'Au-delà. Sous couvert de roman mi-policier, mi-surnaturel, Farmer examine dans ce roman les conséquences d'une telle découverte sur notre société. Un livre totalement fascinant et impossible à oublier.

 

ISBN 2-914569-23-8 EAN 9782-914569-231

~ 1 ~

 

Gordon Carfax gémit.

Il s'assit dans son lit et, de la main, chercha Frances.

L'aube teintait déjà les persiennes de gris.

Frances était partie avec la nuit.

Un coq avait chanté, il en aurait juré. Pourtant, on n'entendait que l'aboiement des chiens du voisinage. Il tenta de trouver une explication : la veille au soir, il avait lu trop longtemps et, comme pour Hamlet, un fantôme... Sa raison eut tôt fait de balayer cette hypothèse ridicule.

Brassé par un tourbillon mystérieux, les ténèbres s'étaient agglutinées en une forme humaine. Un ectoplasme s'était matérialisé devant ses yeux hagards.

Frances !

Les bras tendus dans sa direction, elle avait glissé vers lui à pas lents et silencieux. Belle, telle qu'elle était restée dans son souvenir. Et elle avait souri. Un sourire qui trahissait la colère mêlée à une souffrance indéfinissable.

- Frances, avait-il murmuré, Frances, si seulement j'avais...

C'est alors qu'au tréfonds de son cerveau, un coq avait chanté. L'hallucination auditive avait chassé l'hallucination visuelle. Frances lui avait paru se dissiper en petits nuages gris.

Carfax se rallongea en poussant un profond soupir. Sa respiration revenait peu à peu à peu à un rythme normal.

Il reprenait contact avec la réalité.

Mais les rêves n'appartiennent-ils pas à la réalité ?

Et les morts ne reviennent-ils qu'en rêve ?

Raymond Western affirmait le contraire. Non, il fallait rendre à César, en l'occurrence à Western, ce qui lui appartenait. Western ne prétendait pas que les morts revenaient parmi les vivants, il proclamait qu'on pouvait localiser l'esprit des défunts et entrer en communication avec eux. Pour appuyer ses dires, il possédait un monstre de métal qui bourdonnait dans sa demeure de Los Angeles. MEDIUM.

Carfax n'était pas le seul être humain à rêver aux morts. Toute l'humanité faisait comme lui. Rêves agréables, tourmentés ou horribles à l'image de la vie consciente.

Que MEDIUM permît de parler avec des... choses, des êtres, il était impossible d'en douter. Mais qui étaient ces êtres ? Un grand nombre d'hommes avaient accepté la théorie de Western et considéraient ces êtres comme des esprits.

Carfax, de son côté, avait émis une autre hypothèse. En songeant au tollé qu'il avait soulevé, il regrettait parfois de ne pas avoir gardé le silence. Le monde entier avait maintenant les yeux fixés sur lui. En outre, il risquait d'être impliqué dans une affaire de meurtre, ou plutôt dans ses retombées.

Il ferma les yeux dans l'espoir de retrouver le sommeil. S'il dormait, il souhaitait ne pas rêver   souhaitait faire un rêve agréable. Car, en dépit de l'amour qu'il avait cru éprouver pour Frances, son apparition nocturne l'avait terrorisé.

 

~ 2 ~

 

UN PROFESSEUR AFFIRME :

« ESPRIT  ? NON. MONSTRES DE

SCIENCE-FICTION  ? OUI. »

Carfax dut se forcer pour lire l'article qui suivait ce titre puis, dégoûté, il jeta le journal sur les autres feuilles jonchant le plancher.

Qu'attendre d'autre du National Questioner ?

Et pourtant, se dit-il en prenant le New York Times sur la pile posée à côté de son fauteuil, sur une table, l'article dit vrai, dans l'ensemble.

Le professeur occupait la une de tous les journaux. Même le Times lui consacrait sa première page. Avant l'affaire MEDIUM, son nom, au cas fort improbable où un quotidien l'aurait mentionné, aurait été relégué à la rubrique des chiens écrasés, dans le corps du numéro.

« On ne saurait nier que nous sommes en contact avec un autre monde, un autre univers pour être précis », déclare Gordan Carfax, professeur d'histoire à l'université Traybeil de Busiris, Illinois. « Mais, pour expliquer le phénomène, il me paraît inutile d'avoir recours au surnaturel. Le rasoir d'Occam permet... »

Le National Questioner avait expliqué ce qu'était « le rasoir d'Occam », car son rédacteur en chef avait supposé, à juste titre d'ailleurs, que ses lecteurs croiraient qu'il s'agissait d'un instrument propre à la coiffure.

 

 

 

Le New York Times, de son côté, n'avait pas pris cette peine, laissant son lecteur se reporter au dictionnaire s'il le jugeait nécessaire. Mais le journal avait lui aussi employé le mot « science-fiction » pour qualifier l'hypothèse de Carfax.

 

Malgré son exaspération, le professeur devait admettre que le rapprochement était inévitable et la tentation trop forte pour que les journalistes puissent y résister. Dès que l'on mentionnait la « cinquième dimension » - ramenée pour raison de clarté à la « quatrième » par le National Questioner - l'on évoquait dans l'esprit des lecteurs la science-fiction. Et si l'on continuait en parlant d'« univers polarisés », de « mondes parallèles au nôtre », d'« extraterrestres intelligents animés d'intentions hostiles envers notre planète », l'on pouvait parier à coup sûr que les journalistes emploieraient le terme « science-fiction ». L'on pouvait également parier que l'on offrait une arme redoutable à l'adversaire.

Cependant, le magazine Times lui-même avait réfréné sa tendance à sacrifier la vérité aux mots d'esprit et aux sarcasmes. En conclusion d'une série d'articles destinés à pourfendre l'invention de Western, le Times avait reconnu que ce dernier n'avait peut-être pas tort. Peu après la publication de cette étude, Carfax exposait publiquement sa théorie. Comme le magazine désirait présenter à ses lecteurs une explication de MEDIUM qui ne soit pas fondée sur le surnaturel, il avait soutenu Carfax pour mieux attaquer Western.

Au cours de sa conférence, Carfax avait reconnu sa dette envers la science-fiction. Mais, avait-il affirmé, sa théorie ne relevait pas plus de cette branche de la littérature que, disons, la télévision ou la conquête de l'espace. C'étaient des hommes qui avaient créé l'une et mené l'autre à bien, et non des livres et des revues. Et il avait recommandé aux scientifiques d'envisager toutes les hypothèses possibles pour expliquer la nature des êtres avec lesquels MEDIUM était entré en contact.

Parmi toutes ces hypothèses, il en était une, très simple, qui se présentait immédiatement à la raison : les prétendus esprits étaient en réalité les habitants non humains d'un monde situé dans le même espace que le nôtre mais placé perpendiculairement à lui. Pour quelque motif suspect, ces entités se faisaient passer pour des humains décédés. Mais ces entités connaissaient parfaitement les personnes qu'elles étaient censées incarner.

« Comment expliquer ce savoir ? » avait demandé Western par le truchement d'interviews accordés à la presse. « Ces entités disposaient certainement des moyens pour nous espionner », avait répliqué Carfax par le même truchement. Deux raisons pouvaient justifier leur silence antérieur : ou bien elles n'avaient pas réussi à établir un contact avec nous avant l'invention de MEDIUM, ou bien elles avaient préféré attendre que les humains fassent les premiers pas.

Le professeur reposa le Times et ouvrit le Busiris Journal Star, le quotidien local du matin. Un article résumait pour la énième fois sa conférence et l'« émeute » qui l'avait suivie. En fait d'émeute, six hommes s'étaient battus à coups de poing après qu'une femme eut assommé l'un des assistants avec un sac à main aussi vaste que pesant.

C'était la conférence qui avait déclenché le scandale. Carfax l'avait prononcée en clôture de la série de conférences annuelles données dans le cadre de la Fondation Roberta J. Blue. Le règlement de la Fondation stipulait que la dernière conférence devait être faite par un professeur de l'université Traybell et qu'elle devait porter sur un sujet étranger à ses propres recherches.

En d'autres circonstances, Carfax aurait refusé cette corvée qui, de plus, tombait un jeudi soir, quatre jours avant les examens de fin d'année. Mais cette fois, il s'était porté volontaire  cet honneur en usant de ses relations personnelles avec le doyen, un habitué des pokers du mercredi soir.

Persuadé qu'il était de détenir une explication simple et rationnelle des découvertes de Western, il avait tenu à en faire part au public. Il avait donc informé de la teneur de son intervention les représentants de la presse et de la télévision locales. Sa déclaration n'aurait eu qu'un faible écho, ainsi qu'il le prévoyait, si le directeur de la station de télévision n'avait averti le Chicago Tribune. Si bien qu'à son entrée dans la salle de conférences, au lieu de la cinquantaine d'étudiants et d'universitaires qui composait le public ordinaire de ces soirées, Carfax se trouva face à 500 personnes, plus 4 journalistes et une équipe de télévision venue spécialement de Chicago. Un reporter du Tribune ayant découvert que Gordon était le cousin germain de Western, la presse fit de cette nouvelle ses choux gras et monta ce détail en épingle en présentant l'affaire comme une querelle de famille.

Carfax eut beau répéter qu'il n'avait jamais rencontré son cousin, rien n'y fit.

La conférence même fut ponctuée à part égale par les acclamations et par les huées, au grand dam du conférencier. Quand il eut terminé, il entama la discussion. La première question, qui devait être aussi la dernière à cause de la tournure prise par les événements, fut posée par Mrs. Knowlton, une grande femme maigre, d'âge moyen, qui possédait une voix de stentor. C'était la soeur du directeur du Journal Star. Comme elle venait de perdre son mari, sa fille et sa petite-fille dans un accident de navigation, elle tenait désespérément à croire en leur survie. Cependant, loin de s'abandonner à l'émotion, elle formula des question pertinentes auxquelles le professeur s'efforça de répondre le mieux possible.

- Professeur Carfax, en parlant de la découverte de MEDIUM, vous utilisez toujours le mot « théorie ». Or il ne s'agit plus d'une théorie aujourd'hui mais d'un fait avéré. MEDIUM fonctionne exactement comme le dit Mr. Western. Quand ils ont ouvert une enquête à son sujet, certains des meilleurs esprits des États-Unis le considérait peut-être comme un charlatan. Maintenant, ils lui donnent entièrement raison. Alors, je vous le demande, monsieur le professeur : qui de vous deux est un charlatan ? Vous proposez aux scientifiques d'utiliser le rasoir d'Occam, eh bien moi, je vous suggère de l'employer vous-même.

- Coupe-toi la gorge avec, brailla un grand étudiant échevelé.

Comme il regardait dans sa direction, Carfax en conclut qu'il s'adressait à lui, et non à Mrs. Knowlton.

La voix de cette dernière domina le tohu-bohu :

- D'après vous monsieur le professeur, ceux qui croient en Western sont guidés par des motivations personnelles et irrationnelles. Mais vous-même, lorsque vous vous déchaînez contre nous alors que les faits penchent en notre faveur, ne vous laissez-vous pas aveugler par la passion ?

L'objection irrita Carfax : elle l'avait touché au vif. Loin d'être fondée sur des considérations objectives, sa propre théorie était née d'une intuition. Les intuitions amènent souvent à formuler des hypothèses qui engendrent à leur tour des théories que les faits viennent plus tard confirmer. Mais allez donc expliquer cela à une foule déchaînée !

Le professeur allait quand même ouvrir la bouche quand un homme bondit en hurlant :

- Carfax nous hait ! Il veut nous priver de la plus grande découverte faite depuis la création du monde !

Pour cette formule de Western devenue célèbre, Carfax tenait une réponse toute prête. Il n'eut pas le temps de la lancer. Une femme se jeta sur son interlocuteur et lui assena un grand coup de sac à main. L'homme s'écroula sur-le-champ. Un journaliste ramassa le sac et, avant de le rendre à sa propriétaire lorsqu'elle sortit de prison, il le pesa : il atteignait cinq kilos.

L'arrivée de la police mit un terme à la mêlée, mais elle n'arrêta pas le vent de folie né de cette conférence. Du jour au lendemain, Carfax devint célèbre. Rançon de la gloire, il reçut des appels téléphoniques et vidéophoniques des quatre coins du pays. Deux seulement retinrent son attention  Par le premier, Western lui-même lui proposait de se rendre en avion en Californie pour assister à une séance gratuite de MEDIUM. Le second fut donné par Patricia Carfax. La fille de Rufton, l'oncle de Western et de Gordon.

 

Bien que sa voix trahît une certaine hystérie, la jeune fille paraissait sincère et maîtresse d'elle-même  elle affirmait que Western avait assassiné son père pour lui voler les plans de MEDIUM

 

~ 3 ~

 

Assis dans une chaise longue sur sa véranda vitrée, Gordon Carfax contemplait son jardin tout en savourant son café, un mélange spécial de six plants en provenance d'Amérique du Sud qu'il confectionnait lui-même tous les quinze jours. Une bande de minuscules roitelets voletait autour de l'abri accroché au grand sycomore, le plumage d'un oiseau cardinal rutilait sur le bord d'une piscine blanche miniature.

 

Le professeur s'était plus d'une fois senti seul dans cette demeure aussi paisible que confortable. C'était une bâtisse de bois préfabriquée, typique de la moyenne bourgeoisie, construite dans la banlieue typique d'une ville de moyenne importance, et typique de l'État d'Illinois. Il l'avait achetée peu après avoir été engagé par l'université Traybell. Elle avait besoin de quelques réparations et d'un nouvel aménagement intérieur. Il avait terminé les unes et n'avait pas encore entamé l'autre lorsqu'il s'était marié avec la secrétaire de la doyenne de l'université. Frances avait quitté son poste avec joie et s'était consacrée à la décoration de la maison selon son goût, qui était exquis.

 

Sa tâche tirait à sa fin et elle envisageait déjà d'autres projets quand l'accident s'était produit...

 

C'était par une belle soirée d'été. Gordon ayant constaté qu'il ne lui restait plus de cigarettes, sa femme, au lieu de lui faire remarquer comme d'habitude qu'elle souhaitait le voir cesser de fumer, s'était proposée pour aller lui en acheter. Elle en profiterait pour se choisir un roman policier, avait-elle ajouté. Sur le moment, le projet avait irrité Gordon : la maison regorgeait de livres de toutes sortes, depuis les plus sévères classiques jusqu'aux policiers les plus légers. Frances ne les avait sûrement pas tous lus.

 

Il n'avait pu s'empêcher d'exprimer à voix haute son irritation. Frances lui avait rétorqué que ces livres-là ne lui plaisaient pas. Et elle l'avait invité à l'accompagner avec une phrase ironique : pour une fois qu'il sortirait le nez de ses bouquins !

 

Justement, lui avait-il répondu avec une parfaite mauvaise foi qui provenait peut-être d'un sentiment de culpabilité, justement, il était en train de préparer le cours qu'il devait donner le lendemain sur l'Angleterre au Moyen-Âge. Elle osait lui reprocher de ne pas lui parler ? Avait-elle déjà oublié que, la veille au soir, il l'avait emmenée au cinéma et qu'ensuite, il l'avait invitée à prendre un verre à la tête de l'Ours d'Or ?

Frances avait claqué la porte derrière elle avec une violence qui avait d'abord surpris son mari. Par là, il dut reconnaître que sa colère se comprenait : la veille, au cours de la fameuse sortie, ils n'avaient pas échangé un mot durant le film et, à la taverne, le hasard avait voulu qu'ils rencontrent le directeur du département d'anglais de l'université et sa femme.

 

Quelques minutes seulement après son départ, Frances était morte.

 

Alors que la vitesse à ce carrefour était limitée à 30 km/h, une grosse voiture, conduite par un homme d'âge mur, avait brûlé un stop à 50 km/h et embouti de plein fouet leur petite voiture allemande.

 

On avait enterré Frances. On avait placé en observation l'autre conducteur qui souffrait d'une légère blessure à la tête. Il s'appelait Lincks. Il était très riche. Il avait le bras long. La police lui avait dressé une contravention pour avoir brûlé un stop. Comme excuse, Lincks avait avancé que le feuillage touffu d'un arbre dissimulait le panneau de limitation de vitesse.

 

Excuse valable pour un étranger au pays : la ville ne taillait pas souvent les arbres et le stop n'était guère visible. Mais Lincks n'était pas un étranger  empruntait fréquemment cette route. L'accident avait eu un témoin, un gamin de 17 ans. Par malchance, ce soir-là, il était ivre  Enfin, deux fois déjà, il avait fait l'objet de poursuites pour vol de voiture. Et la seconde fois, il s'agissait d'une voiture appartenant à Lincks. Personne donc ne l'avait cru lorsqu'il avait affirmé que Lincks roulait trop vite.

*

 

* *

 

Deux semaines auparavant, Lincks s'était offert un tête-à-tête de trois heures avec MEDIUM. Interrogé à son retour par Mrs. Knowlton du Journal Star, il avait déclaré que Western et son invention avaient fait sur lui une impression tout à fait favorable. Il s'était effectivement entretenu avec sa chère épouse et n'attendait plus maintenant que le moment de la rejoindre dans l'« Inconnu ». La défunte ne lui avait guère donné de détails sur la vie dans l'autre monde. Lincks désirait avant tout savoir si elle était heureuse. Il souhaitait se retrouver au plus vite à ses côtés, dans le sein du Seigneur. En attendant, pour la réconforter, il lui avait longuement décrit ( à raison de 5.000 dollars par demi-heure ) la prospérité de son affaire de voitures d'occasion.

La conversation proprement dite n'avait duré que 30 minutes environ, mais la localisation de sa femme avait exigé deux heures et il avait fallu une demi-heure pour contrôler son identité, bien que Lincks ait été persuadé dès le début qu'il parlait à sa femme. Le gouvernement exigeait une demi-heure de contrôle d'identité pour chaque séance payante. Même les morts souffraient de l'ingérence de l'État dans les affaires privées, s'était plaint Lincks.

Malgré le frein mis ainsi au développement de la libre entreprise, MEDIUM révélait « l'erreur des athées et incroyants qui tiennent Western pour un charlatan, et confirme les vérités éternelles de la Bible ».

Lincks n'avait négligé qu'un détail : la plupart des chrétiens refusaient d'admettre, faute de preuves, que MEDIUM permettait de communiquer avec les morts.

A la lecture de l'interview, une crise de colère avait secoué Carfax. Bondissant sur le vidéophone, il avait appelé le bureau principal de Lincks, service A 1 de la Société Robert ( Bob ) Lincks, Voitures d'occasion, avec toutes facilités de paiement.

 

- Pourquoi n'êtes-vous pas rentré en communication avec ma femme pour lui demander pardon ?

L'autre s'était étranglé.

- Si elle avait conduit une bonne grosse bagnole américaine, au lieu de ce tas de ferraille germanique, elle serait encore en vie.

Et il avait raccroché.

Carfax s'était senti gêné sans comprendre la raison de sa gêne.

Les yeux fixés sur son jardin, il pensait de nouveau à Frances. Si ce soir-là, il avait accepté de l'accompagner elle serait encore vivante. Il aurait insisté pour finir son chapitre  peu plus tard et ce vieux salaud plein aux as aurait traversé le carrefour sans heurter personne.

Carfax s'interrogea : craignait-il de retrouver sa femme comme son rêve le laissait entendre ? Redoutait-il ses reproches ? Le refus de croire en la théorie de Western provenait-il d'un sentiment de culpabilité ?

Il se leva pour aller porter sa tasse à la cuisine dont la peinture n'avait que trois semaines. La pendule murale indiquait 9:05. Patricia devait le rappeler à 11 heures, heure de l'Illinois. D'une cabine publique, comme la première fois, mais d'une cabine équipée d'un vidéophone. Il désirait voir le visage de son interlocutrice et s'assurer qu'il s'agissait bien de sa cousine. Les dernières photos d'elle qui figuraient dans l'album de famille la montraient à 12 ans, mais Carfax supposait qu'elle n'avait pas beaucoup changé depuis.

C'est lui qui avait insisté pour qu'elle utilise un vidéophone. Il se méfiait de Western : ce dernier aurait pu inventer une combine pour le discréditer définitivement. Malgré le tapage fait autour de lui, Western gardait tout son mystère. Personne n'ignorait les faits saillants de sa biographie, mais les journalistes les plus perspicaces avaient eux aussi échoué à cerner sa personnalité.

Au vidéophone, il avait séduit Carfax. Ses yeux bleu foncé, son nez presque aquilin, tout son visage respirait la force et la franchise. En outre, il avait une belle voix profonde et chaleureuse. Le professeur n'était pas homme à se laisser abuser par les apparences et leur antagonisme l'inclinait à la réserve. Cependant, à la fin de la conversation, il s'était demandé s'il n'avait pas mal jugé son interlocuteur, et il s'était résolu à faire preuve d'une plus grande objectivité envers lui.

Le charme dissipé, il s'était de nouveau senti convaincu que la franchise apparente de Western dissimulait quelque chose.

 

 

 

Western, non content de l'inviter à une séance gratuite pour le jour et l'heure de son choix, lui avait en plus offert le voyage aller-retour en avion. Carfax avait promis de donner sa réponse avant le prochain samedi.

La générosité de son adversaire le laissait perplexe. Western marchait à la gloire en triomphant de tous les obstacles. Il comptait maintenant plus d'amis que d'ennemis. Pourquoi la théorie d'un obscur professeur d'histoire lui causait-elle tant d'embarras ? En quoi Carfax le gênait-il ? Western était-il au courant de l'appel de Patricia ? Voulait-il par avance déconsidérer celle-ci ?

Quoi qu'il en soit, le professeur n'avait jamais eu l'intention de refuser l'offre de son cousin. MEDIUM l'intriguait trop. Comme il n'aurait jamais les moyens de se payer une séance de trois heures, il entendait bien profiter de l'occasion. Mais il préférerait attendre le second appel de Patricia avant d'annoncer sa décision car il ne voulait pas trahir sa curiosité. Pour être complètement honnête, il devait aussi reconnaître qu'il tardait parce que la seule idée d'un tête-à-tête avec MEDIUM le terrorisait.

Il en était là de ses réflexions quand il entendit une voiture s'arrêter devant sa maison. Une portière claqua 

Gordon se leva en faisant une grimace. Depuis la fameuse conférence, il était assailli par les importuns. Il avait eu beau changer son numéro de vidéophone pour un numéro en liste rouge, et accrocher une pancarte à sa porte : NE PAS DÉRANGER. ECRIVEZ SI VOUS LE DÉSIREZ, la plupart des gens continuaient de l'accabler.

En ouvrant le judas, il se rappela que l'un de ses amis, un détective privé qui avait travaillé avec lui autrefois, avait reçu un jet d'acide nitrique en collant l'oeil à un trou de serrure. Il se rassura aussitôt en pensant que ses lunettes constitueraient un écran protecteur.

Je deviens de plus en plus paranoïaque, se dit-il en hochant la tête. Le sourire aux lèvres, il appliqua son oeil au judas. La visiteuse avait environ trente ans. Des cheveux roux foncé, un joli visage malgré un nez un peu long et les parenthèses qui encadraient la bouche. Une robe blanche toute froissée dissimulait un corps aux courbes harmonieuses. Elle frise naturellement, se dit le professeur. Et il comprit soudain pourquoi il était sûr de ce détail : il avait déjà vu cette jeune femme, mais pas en chair et en os.

Il ouvrit la porte et aperçut deux valises aux pieds de la visiteuse.

- Vous deviez m'appeler d'abord, dit-il. Mais ça ne fait rien. Entrez.

 

~ 4 ~

 

Patricia Carfax ressemblait à sa mère, en plus jeune. Elle avait les cheveux plus clairs, le nez plus long, les yeux d'un bleu plus profond et des jambes encore plus élancées. En outre, sa mère n'avait jamais arboré cette expression accablée.

 

Carfax se pencha pour prendre les valises.

- Quand nous serons entrés, dit la visiteuse à voix très basse, il serait plus prudent de mettre la radio. Il y a peut-être des micros chez vous.

- Oh ? fit Carfax sur un ton interrogateur. Il prit les valises et suivit la jeune femme dans la maison  les bagages, il plaça cinq disques de Beethoven sur la chaîne. Tandis qu'éclataient les accents martiaux de la Symphonie héroïque, il indiqua la véranda de la main. Beethoven fournissait un arrière fond sublime pour leur tête-à-tête et un brouillage efficace contre les espions éventuels.

- Je vais vous chercher du café. Lait et sucre ?

- Non, merci, noir. Je suis une puriste.

A son retour de la cuisine, il posa deux tasses de café noir sur une petite table devant le fauteuil de Patricia et rapprocha son propre fauteuil.

- On vous suit ?

- A ma connaissance il n'y avait personne dans l'avion, enfin, personne pour me filer. Sinon, il aurait agi avant que je n'arrive ici.

- Il ? Pourquoi « il » ?

- Vous avez raison : on aurait pu envoyer une femme. Mais je croyais que seuls les hommes embrassaient la profession de tueur.

- Votre présence chez moi prouve que l'on n'avait pas l'intention de vous abattre. Il est très facile de tuer quelqu'un, de nuit comme de jour, dans la rue ou au milieu de la foule.

Patricia se rencogna dans son fauteuil et son corps parut se liquéfier.

- Je suis sûr que vous mourez de faim, reprit Carfax. Que diriez-vous d'un plat d'oeufs au bacon ?

- Vous avez raison : je meurs de faim et je suis complètement épuisée. - Elle se redressa  reprendre quelque consistance - Mais je ne pourrai pas me reposer avant de vous avoir tout raconté.

Le professeur était hypnotisé par la poitrine de la jeune femme. Elle surprit son regard, baissa les yeux, les releva, le vit qui souriait et elle éclata de rire. Un rire grêle. La tasse de café dansa dans sa main. Carfax vit apparaître le blanc de ses yeux. Elle réussit néanmoins à boire sans renverser une goutte de liquide et à reposer la tasse en faisant le moins de bruit possible.

- Sans doute ai-je été trop précautionneuse. Je n'ai pas eu le courage de vous appeler pour vous annoncer ma venue. Mais j'ai réfléchi après mon coup de téléphone et j'ai craint que Western ne fasse surveiller votre ligne et n'espionne votre maison.

 

- Pourquoi ?