L'étrusque

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« Il est des objets divins dont la puissance est telle que leur simple contact guérit les malades.

Il est des objets qui protègent ceux qui les portent et d'autres qui leur sont néfastes.

Il est des lieux sacrés qui sont reconnus comme tels bien qu'aucun autel, aucune pierre votive, ne s'y dresse.

Il est aussi des devins qui voient le passé en tenant un objet dans leurs mains.

Mais quelle que soit la conviction qu'ils mettent à gagner leur huile et leur gruau, il est impossible de distinguer dans leurs paroles ce qui est vrai de ce qu'ils ont simplement rêvé ou inventé. Ils ne le savent pas eux-mêmes.

Cela je peux l'attester, car j'ai un don semblable »

 

Livre I

 

DELPHES

 

~1~

 

Moi, Lars Turms1, l'immortel, m'étant éveillé au printemps, j'ai vu que la contrée était de nouveau éclatante de mille et mille fleurs.

J'ai parcouru du regard ma belle demeure, j'ai vu l'or et l'argent, les statues de bronze, les vases à figures rouges et les fresques des murs. Pourtant je n'ai ressenti nul orgueil, car l'immortel ne saurait rien posséder en réalité.

Parmi la myriade d'objets précieux, j'ai choisi un humble vaisseau d'argile et, pour la première fois depuis bien des années, j'en ai déversé le contenu sur ma paume pour le dénombrer. C'étaient les cailloux de ma vie.

Puis, reposant le vaisseau et les galets qu'il contient au pied de la déesse, j'ai frappé un gong de bronze. Mes gens sont entrés en silence, ont peint mon visage, mes mains et mes bras du rouge sacré et m'ont revêtu de la robe sacrée.

Parce que ce fut pour moi-même et non pour mon peuple ou ma cité que j'ai fait ce que j'ai fait, j'ai refusé la litière de cérémonie et j'ai traversé la cité à pied. Ceux qui apercevaient mon visage et mes mains se sont écartés de mon chemin, les enfants s'interrompaient au milieu de leurs jeux, et une fillette, près des portes de la ville, a cessé de souffler dans son double pipeau.

J'ai franchi les portes et je suis descendu dans la vallée, au long du sentier que j'avais parcouru autrefois. Le ciel était d'azur radieux, le chant des oiseaux résonnait à mes oreilles et les colombes de la déesse roucoulaient. Ceux qui peinaient dans les champs interrompaient respectueusement leur labeur à ma vue, avant de me tourner le dos pour reprendre leur ouvrage.

Je n'ai pas choisi la route aisée qui mène à la montagne sainte, celle qu'empruntent les tailleurs de pierre, mais les marches sacrées que flanquent des piliers de bois peint. Ce sont des marches escarpées et je les ai gravies à reculons, sans jamais cesser de contempler ma cité, et, si j'ai maintes fois trébuché, jamais je ne suis tombé. Même les membres de ma suite, qui eussent pu me soutenir dans ma progression, étaient saisis de frayeur car jamais auparavant, nul n'avait gravi de cette manière la montagne sainte.

Parvenu sur le sentier sacré, j'ai vu que le soleil était à son zénith. En silence, je suis passé devant l'entrée des tombeaux que marquent des amoncellements de pierre  d'atteindre le sommet, est celui de mon père.

Devant moi, dans toutes les directions, s'étendait ma vaste contrée, ses vallées fertiles et ses collines boisées. Vers le nord étincelaient les eaux bleues de mon lac, à l'ouest se dressait le cône paisible de la montagne consacrée à la déesse et, dans la direction opposée, les demeures éternelles des trépassés. Tout cela que j'avais découvert, tout cela que j'avais connu.

Cherchant des yeux quelque présage, j'ai vu sur le sol la plume nouvellement tombée d'une colombe. Je l'ai ramassée et, dans ce geste, j'ai aperçu près d'elle un caillou rougeâtre. Cette petite pierre aussi, je l'ai prise dans ma main. C'était l'ultime caillou.

Alors, frappant légèrement du pied sur le sol, j'ai déclaré :

- Voici le lieu de ma tombe. Que l'on creuse ma sépulture dans la chair de la montagne et qu'on l'orne de manière convenable à mon rang.

Mes yeux éblouis ont distingué des êtres de lumière qui traversaient informes l'azur des cieux, comme j'en avais parfois, mais rarement, vu dans le passé. J'ai tendu mes deux bras, paumes tournées vers le sol, et, l'instant suivant, le bruit indescriptible que tout homme n'entend qu'une fois dans le cours entier de sa vie a retenti dans le ciel sans nuage. C'était comme la voix d'un millier de trompettes, vibrant à travers la terre et les airs, paralysant les membres mais gonflant le coeur.

 

Les membres de ma suite se sont laissés tomber sur le sol et ont couvert leur visage mais, touchant mon front et tendant mon autre main à travers l'espace, j'ai salué les dieux.

 

- Adieu, mon ère! Le siècle des dieux a pris fin et un autre commence, nouveau par les actions, nouveau par les coutumes, nouveau par les pensées.

A mes gens, j'ai déclaré :

- Debout, vous autres ! Réjouissez-vous du privilège qui vous a été accordé d'entendre le son divin de la fin d'une ère et du commencement d'une autre. Il signifie que tous ceux qui l'avaient déjà entendu sont morts et que nul, parmi les vivants, ne l'entendra de nouveau. Seuls ceux qui sont à naître auront ce privilège.

Cependant ils tremblaient toujours, et moi aussi, mais de ce tremblement qui ne vous saisit qu'une fois. La main refermée sur la dernière pierre de ma vie, j'ai de nouveau frappé du pied l'emplacement de ma tombe. Comme je le faisais, une soudaine et violente rafale de vent m'a enveloppé et, cessant de douter, j'ai su que je reviendrais quelque jour. Quelque jour, je m'élèverais de la tombe, pétri de neuve argile, pour entendre rugir le vent sous un ciel sans nuage, pour emplir ma narine de la résineuse fragrance des pins, pour voir de mes yeux les formes bleutées de la montagne divine. Si j'en avais conservé le souvenir, je choisirais parmi les trésors de mon tombeau le plus humble vaisseau d'argile et, déversant sur ma paume les galets qu'il renfermerait, les élevant l'un après l'autre devant mes yeux, je revivrais ma vie passée,

Lentement, j'ai regagné ma cité et ma demeure par le chemin que j'avais suivi. Le galet ramassé, je l'ai laissé tomber dans le vaisseau d'argile, au pied de la déesse, puis, couvrant mon visage de mes mains, j'ai sangloté. Moi, Turms l'immortel, j'ai répandu les derniers pleurs de mon être mortel, regrettant amèrement la vie que j'ai vécue.

 

 

~2~

 

C'était la nuit de la pleine lune et le début des festivités de printemps. Mais quand mes gens ont voulu laver mon visage et mes mains de la poudre sacrée qui les colorait, m'oindre et suspendre à mon cou un collier de fleurs, je les ai renvoyés.

- Qu'on prenne de ma farine pour cuire les gâteaux des dieux. Que dans mon troupeau des bêtes soient élues pour le sacrifice et que l'aumône soit faite aux pauvres ! Que, suivant la coutume, l'on danse les danses sacrificielles et s'adonne aux jeux divins !

Ainsi ai-je dit et j'ai chargé deux augures, deux interprètes de l'éclair et deux prêtres sacrificiels de veiller à ce que tout s'accomplisse comme le prescrit la coutume.

J'ai moi-même brûlé de l'encens dans ma chambre, jusqu'à ce que l'air soit lourd de la fumée des dieux. Puis je me suis étendu sur le triple matelas de ma couche et, pressant fermement mes bras croisés sur ma poitrine, j'ai laissé la lune baigner mon visage. J'ai sombré dans un sommeil qui n'était pas le sommeil et tout frémissement a cessé dans mes membres. C'est alors que le chien noir de la déesse est entré dans mon rêve mais il n'aboyait plus comme autrefois et la fureur avait quitté ses yeux. Doucement, il s'est approché de moi, m'a sauté sur les genoux et léché le visage. Je lui ai parlé dans mon rêve.

- Ton incarnation infernale n'éveille point en moi le désir, déesse. Tu m'as offert des richesses dont je ne voulais pas et un pouvoir auquel je n'aspirais point. Il n'est pas de richesse terrestre qui pourrait m'induire à me satisfaire de toi.

Le chien noir sur mes genoux a disparu et le sentiment d'oppression s'est évanoui. Puis dans mon corps lunaire traversé par les rayons de l'astre nocturne, j'ai levé les bras au ciel.

Une nouvelle fois, j'ai repoussé la déesse.

- Même sous ma forme infernale, je ne t'adorerai point.

J'ai échappé aux égarements de mon corps lunaire et mon esprit tutélaire2, un être plus beau que le plus bel être humain, a pris forme sous mes yeux. Tandis qu'elle s'approchait de moi et, le sourire aux lèvres, s'asseyait au bord de ma couche, elle était plus vivante qu'une mortelle.

- Touche-moi de ta main, l'ai-je implorée, pour qu'enfin je te connaisse. Je suis las de convoiter ce qui appartient à la terre et ne désire plus que toi.

- Ce n'est pas encore le moment, me répondit-elle. Mais un jour tu me connaîtras. C'est moi que tu aimais en celles que tu as aimées sur la terre. Toi et moi demeurerons ensemble mais toujours séparés jusqu'au moment où je pourrai t'enlacer et t'emporter sur mes ailes puissantes.

- Ce ne sont pas tes ailes que je désire mais toi-même. Je veux te tenir dans mes bras. Si ce n'est dans cette vie, du moins dans quelque vie future, je te forcerai de revêtir une forme humaine pour me permettre de te découvrir avec des yeux humains. Pour cela seulement je veux être de ceux qui reviennent.

Ses doigts ténus caressèrent ma gorge.

- Turms, quel redoutable menteur tu fais ! murmura-t-elle.

Quoique semblable à la flamme, sa beauté est celle d'un être humain. Considérant sa perfection, j'ai imploré :

- Dis-moi ton nom pour que je puisse te connaître.

Elle a souri.

- Et comme tu aimes à dominer ! Cependant, même si tu connaissais mon nom, tu ne me tiendrais pas en ton pouvoir. Ne crains rien, lorsque enfin je te prendrai dans mes bras, je murmurerai mon nom à ton oreille mais tu l'auras probablement oublié lorsque tu t'éveilleras dans le tonnerre de l'éternité.

- Je ne veux pas l'oublier.

- Tu l'as déjà oublié dans le passé.

Incapable de résister plus longtemps, j'ai tendu les bras pour l'étreindre. Ils se sont refermés sur le vide, bien que sous mes yeux elle ait encore été vivante. A travers son corps, peu à peu les objets ont commencé d'apparaître. J'ai bondi brusquement et mes doigts n'ont agrippé que les rayons de lune. A grands pas j'ai parcouru la pièce, touchant différents objets, mais mes bras sans force ne pouvaient soulever les plus légers d'entre eux. De nouveau un sentiment d'oppression s'est emparé de moi et j'ai frappé le gong du poing pour jouir d'une compagnie humaine. Mais le bronze n'a rendu aucun son.

Lorsque je me suis réveillé, je gisais sur ma couche et mes bras en croix pesaient sur ma poitrine. J'ai vu que je pouvais bouger mes membres, je me suis assis sur le bord de mon lit et j'ai caché mon visage dans mes mains.

A travers l'encens et la terrifiante lumière lunaire, m'est parvenue la saveur métallique de l'éternité et son odeur glaciale.

Devant mes yeux dansait sa flamme froide et son tonnerre grondait à mes oreilles.

Je me levai et, d'un air de défi, lançai mes bras vers le ciel et criai :

- Je ne te crains pas, Chimère. Je vis encore de la vie d'un humain. Non pas comme un immortel mais comme un humain parmi ceux de son espèce.

Mais je ne pouvais oublier. De nouveau, je lui parlai, je parlai à l'invisible qui volait autour de moi, me protégeant de ses ailes.

- J'avoue que chaque fois que j'ai obéi à mes propres désirs égoïstes, ce fut une erreur néfaste pour moi-même et pour les autres. Ce n'est que lorsque je me suis laissé gouverner par toi, sans le savoir, comme quelqu'un qui marche dans son sommeil, que j'ai fait à coup sûr ce qui devait l'être. Mais il me faut encore apprendre par moi-même ce que je suis et pourquoi je le suis.

Après ces éclaircissements, je lui fis entendre mes sarcasmes

- Il est vrai que tu as fait de ton mieux pour me faire croire en toi, mais je ne crois point. Je suis encore si humain que je ne croirai que lorsque je m'éveillerai dans une autre vie au milieu du rugissement de la tempête et que je me souviendrai et me connaîtrai moi-même. Lorsque cela arrivera, je serai ton semblable. Alors il sera plus aisé pour nous de nous entendre.

J'ai pris aux pieds de la déesse le vaisseau d'argile, j'ai fait couler les galets dans ma main et je me suis souvenu. Et m'étant souvenu, j'ai rapporté tout cela par écrit du mieux que je pouvais.

 

 

~3~

 

Il est rare qu'un homme se penche sur le sol pour ramasser un caillou et le conserver comme symbole de la fin d'une ère et du commencement d'une autre. Aussi faut-il pardonner aux parents d'un mort qui placent dans l'urne une quantité de pierres égale au nombre d'années du disparu. Dans ce cas, les cailloux ne révèlent rien d'autre que son âge. Il a vécu de la vie ordinaire d'un humain et s'en est satisfait.

Les nations aussi passent par différentes ères, qu'on appelle les siècles des dieux. Ainsi nous, immortels, nous savons qu'il a été accordé aux douze cités et peuples étrusques dix cycles de vie et de mort. Nous en parlons comme d'une durée de mille années parce qu'il est plus simple de parler avec des chiffres mais chaque cycle ne compte pas forcément cent années. Un cycle est plus ou moins long. Seuls son commencement et sa fin nous sont connus, par quelque signe infaillible que nous recevons.

L'homme aspire à des certitudes auxquelles il ne peut atteindre. Ainsi les devins comparent-ils le foie des victimes au modèle d'argile dont chaque partie porte le nom d'une divinité particulière. La divine connaissance leur fait défaut. C'est pourquoi ils se trompent parfois.

De même en est-il des prêtres qui connaissent parfaitement les règles de la divination d'après le vol des oiseaux. Lorsqu'ils sont confrontés à un signe qui ne leur est pas familier, ils se troublent et prédisent sans voir. Je ne m'attarderai pas sur les interprètes de l'éclair qui, avant l'orage, montent sur les sommets sacrés et tirent des prophéties pleines d'assurance de la couleur et de la course du feu dans le ciel, qu'ils ont divisé et orienté selon les douze régions célestes.

Mais je n'en dirai pas plus car ainsi doit-il toujours en être. Toute chose peu à peu s'engourdit, s'ossifie et prend de l'âge. Rien n'est plus triste que le savoir desséché et désuet, le savoir humain, en 'regard de la divine intuition. L'homme apprend beaucoup mais ce qu'il apprend n'est pas la connaissance. Les sources du vrai savoir jaillissent de la certitude des perceptions divines.

Il est des objets divins dont la puissance est telle que leur simple contact guérit les malades. Il est des objets qui protègent ceux qui les portent et d'autres qui leur sont néfastes. Il est des lieux sacrés qui sont reconnus comme tels bien qu'aucun autel, aucune pierre votive, ne s'y dresse. Il est aussi des devins qui voient le passé en tenant un objet dans leurs mains. Mais quelle que soit la conviction qu'ils mettent à gagner leur huile et leur gruau, il est impossible de distinguer dans leurs paroles ce qui est vrai de ce qu'ils ont simplement rêvé ou inventé. Ils ne le savent pas eux-mêmes. Cela je peux l'attester, car j'ai un don semblable.

Quoi qu'il en soit, quelque chose demeure dans les objets utilisés et aimés longtemps par quelqu'un et associés à quelque événement heureux ou malheureux. Quelque chose qui ne procède pas de l'objet lui-même. Tout cela est aussi vague qu'un songe, illusoire autant que vrai. Comme les sensations de l'homme que seul le désir dirige - le désir de voir, d'entendre, de sentir, de goûter. Jamais deux êtres ne goûtent ni ne voient la même chose de la même manière. Non plus que le même être n'entend ou ne touche une même chose de la même manière à des moments différents. Ce que l'on jugera plaisant et désirable à tel moment paraîtra répugnant ou inepte à tel autre. C'est pourquoi celui qui se fie au seul témoignage de ses sens se ment à soi-même tout au long de sa vie.

Pourtant, alors même que je trace ces lignes, je sais que je le fais parce que je suis vieux et usé, que la vie a un goût amer et que le monde ne me présente plus rien de désirable. Dans mes jeunes années, je n'eusse pas écrit ainsi et pourtant, toutes les lignes que j'aurais pu tracer alors eussent été également véridiques.

Ainsi, pourquoi écrire ?

J'écris pour vaincre le temps et pour me connaître. Mais puis-je vaincre le temps ? Cela, je l'ignorerai toujours, car je ne puis savoir si les écrits effacés survivent néanmoins. Aussi me contenterai-je d'écrire pour me connaître.

Mais, pour commencer, je vais prendre dans ma main un caillou noir et lisse et écrire comment me vint mon premier pressentiment de ce que je suis en réalité, plutôt que de ce que je m'étais jusqu'alors contenté de croire que j'étais.

 

 

~4~

 

Ce fut au milieu de montagnes lugubres, sur la route de Delphes. A peine nous étions-nous éloignés des rivages de la mer que les lointains sommets de l'ouest s'illuminaient d'éclairs. Quand nous eûmes atteint le village, ses habitants s'employèrent à dissuader les pèlerins de poursuivre plus avant. Nous étions en automne, disaient-ils, et une tempête n'allait pas tarder à éclater. Les éboulements allaient sans doute couper la route et les torrents emporteraient les voyageurs.

Mais si moi, Turms, je m'étais mis en marche, c'était pour être jugé par l'oracle de Delphes. Les soldats athéniens s'étaient portés à mon secours et m'avaient offert l'asile d'un de leurs vaisseaux lorsque, pour la deuxième fois de ma vie, les Ephésiens avaient voulu me lapider à mort. Et maintenant, j'allais au-devant de l'orage. Les villageois qui vivaient du passage des pèlerins les invitaient sous divers prétextes à s'arrêter. Ils nous proposèrent bonne table, couche molle et talismans d'os, de bois et de pierre. Ne craignant ni l'éclair ni la tempête, je ne tins aucun compte de leurs avertissements.

Je poursuivis seul ma route, habité par l'horreur de mon crime. L'air fraîchissait. Les nuages déferlèrent sur les montagnes et la lueur des éclairs bientôt m'environna. Les grondements assourdissants du tonnerre roulaient sans répit d'un bord à l'autre de la vallée. La foudre fendit les rochers, la pluie et la grêle fouettèrent mon corps et la fureur de la bourrasque manqua plusieurs fois me précipiter dans le ravin. Mes coudes et mes genoux se blessèrent aux pierres.

Mais je ne ressentais aucune douleur. Tandis qu'autour de moi l'éclair flamboyait comme s'il avait voulu me manifester sa terrible puissance, j'ai connu l'extase pour la première fois de ma vie. Ignorant le sens de ce que je faisais, je commençai de danser sur la route de Delphes. Mes pieds volèrent, mes bras se tendirent et je dansai une danse que personne ne m'avait enseignée, une danse qui avait jailli et tremblait en moi comme une flamme. Mon corps tout entier s'emportait dans la transe joyeuse.

Alors, pour la première fois, je perçus qui j'étais. Rien de mauvais ne pouvait m'arriver, j'étais hors d'atteinte du malheur. Tandis que je dansais sur la route de Delphes, des mots que je ne connaissais pas, les mots d'une langue inconnue se pressaient sur mes lèvres. Le rythme même de la chanson m'était étranger, aussi étranger que les figures de ma danse.

Lorsque j'eus franchi la muraille des monts, je découvris à mes pieds, obscurcie de nuages et brouillée de pluie, l'oblongue vallée de Delphes. L'orage se calma, le ciel s'ouvrit, le soleil brilla au-dessus de la ville, ses maisons, ses monuments et son temple sacré resplendissant dans la lumière du soleil. Seul, sans avoir à demander mon chemin, je découvris la fontaine sacrée. Je jetai à terre mon bagage, me défis de mes vêtements boueux et plongeai dans l'onde purificatrice. L'eau du bassin circulaire avait été troublée par la pluie mais celle qui se déversait entre les mâchoires du lion lava ma chevelure et mon corps. Dans la lumière solaire je me remis en marche et l'extase était encore en moi. Car mes membres tremblaient comme la flamme et je ne sentais pas le froid.

Les serviteurs du temple couraient à ma rencontre. Mon regard un instant s'arrêta sur les hommes aux tuniques flottantes, aux fronts ceints du bandeau sacré. Puis je levai les yeux. Dominant toute chose, écrasant le temple lui-même, je vis la sombre falaise, seuil de l'abîme où s'engloutit toute faute. Les oiseaux noirs que la tempête avait chassés revenaient tournoyer au-dessus du gouffre. Négligeant la voie sacrée, je m'élançai en direction du temple, coupant à travers les terrasses, les monuments et les statues.

Au pied du temple, j'étreignis l'autel massif et je criai :

- Moi, Turms d'Ephèse, j'invoque la protection de la déesse et réclame le jugement de l'oracle.

En levant les yeux sur la frise du péristyle, je les vis. Dionysos au banquet, Artémis chasseresse et son chien. Je sus alors qu'il me fallait entrer. Les serviteurs tentèrent de me barrer le passage, mais je les repoussai.

Je courus à travers le pronaos3, devant les urnes d'argent géantes et les précieuses offrandes votives. J'atteignis la salle la plus reculée, là où, sur un petit autel, danse la flamme éternelle.

Là où se dresse l'Omphalos4, centre de la terre que la fumée des siècles disparus a noirci. Je posai ma main sur la pierre sacrée et me plaçai sous la protection divine.

Au contact de la pierre, un indicible sentiment de paix s'empara de moi. Sans crainte, je considérai ce qui m'entourait. Dans l'ombre du temple, je distinguai le tombeau de Dionysos et les aigles de la très haute divinité  Les serviteurs n'oseraient pas entrer. je n'aurais plus affaire qu'aux prêtres, aux hommes voués à interpréter la parole divine.

Alertés par leurs serviteurs, les quatre vénérables se hâtaient vers moi, ajustant leurs bandeaux et drapant leurs tuniques. Leur visage grimaçait, leurs paupières étaient lourdes de sommeil. L'hiver approchant, les pèlerins se. faisaient rares et, en ce jour de tempête, ils n'attendaient personne. C'est pourquoi mon arrivée troublait leur repos.

Aussi longtemps que je serais ainsi, couché nu sur le sol du sanctuaire ultime, mes bras enserrant l'Omphalos, ils ne pourraient user de violence contre moi. En outre, ils ne se soucieraient pas de porter la main sur moi, tant qu'ils ignoreraient mon identité. Après s'être consultés à voix basse, ils m'interrogèrent :

- As-tu du sang sur les mains ?

Je répondis aussitôt qu'il n'en était rien, ce dont ils furent visiblement soulagés. Si j'avais commis ce crime-là, ils auraient été contraints de purifier le temple.

- As-tu offensé les dieux ?

Je délibérai un moment avant de répondre :

- Je n'ai pas offensé les dieux helléniques. Au contraire, la vierge sacrée, soeur de votre dieu, veille sur moi.

- Qui es-tu donc et que veux-tu ? grognèrent-ils. Pourquoi es-tu venu en dansant à travers la tempête ? Pourquoi as-tu sans notre permission plongé dans l'eau de la fontaine sacrée ? Comment oses-tu troubler l'ordre du temple et offenser la coutume ?

Par bonheur je n'eus pas à parler car à cet instant soutenue par ses serviteurs, la pythie faisait son entrée. C'était une femme encore jeune, au visage nu et tragique. Ses yeux étaient dilatés, sa démarche chancelante. Elle me regarda comme si elle m'avait toujours connu. Une rougeur se répandit sur son visage lorsqu'elle commença de parler  :

- Enfin, tu es venu, toi qu'on attendait depuis si longtemps ! Nu et purifié par la fontaine, tu t'es avancé en dansant sur tes pieds ailés. Fils de la lune, de la conque marine, du cheval marin, je te connais. Tu es venu du Ponant.

Je songeai tout d'abord à lui dire qu'elle se trompait gravement car je venais d'aussi loin à l'Orient que la rame et la voile pussent porter. Néanmoins, ses paroles m'avaient ému.

- Femme vénérable, en vérité, me connais-tu ?

Un rire sauvage la secoua et elle approcha son visage tout près du mien :

- Comment pourrais-je ne pas te connaître ! Lève les yeux et regarde-moi en face !

Sous le regard de la sainte femme, je desserrai mon étreinte autour de la pierre sacrée. Je la regardai en face. Elle avait revêtu l'apparence de Dioné aux joues vermeilles, de la douce Dioné qui avait gravé son nom dans une pomme avant de me la jeter. La divine beauté s'évanouit et elle prit le sombre visage de la statue d'Artémis tombée du ciel en Ephèse. Une nouvelle fois ses traits changèrent et ce fut une femme que j'aperçus, à peine un instant, avant qu'un brouillard l'enveloppât. Puis je contemplai de nouveau les yeux violents de la pythie.

- Moi aussi, je te connais, dis-je.

Si ses serviteurs ne l'avaient retenue, elle m'aurait embrassé. Son bras se tendit, sa main effleura ma poitrine et je sentis couler en moi la force qui émanait de ses doigts.

- Qu'il soit ou non initié, ce jeune homme m'appartient, décréta-t-elle. Ne portez pas la main sur lui. Quoi qu'il ait fait, ce fut pour accomplir les divines volontés, non les siennes. De tout crime, il est innocent.

Alors les prêtres tous ensemble se récrièrent

- Ce ne sont pas là des paroles divines car elle ne se tient pas sur le trépied sacré. C'est une extase feinte. Emmenez-la.

Mais, résistant sans peine à ses serviteurs, elle rugit des mots de défi

- Je vois par-delà les mers monter la fumée des incendies. Cet homme est venu avec de la cendre sur les mains et la trace du feu sur ses flancs. Mais je l'ai purifié. Désormais il est pur et libre d'aller et venir comme il l'entendra.

Telles furent ses dernières paroles claires et intelligibles. Puis, prise de convulsion, la bouche écumante, elle s'effondra dans les bras de ses serviteurs qui l'emportèrent, inconsciente.

Tremblants et inquiets, les prêtres m'entourèrent.

- Nous devons débattre de ce cas entre nous, dirent-ils. Mais sois sans crainte. L'oracle t'a libéré de l'horreur de ton crime et nous voyons bien que tu n'es pas un humain ordinaire. Car la pythie à ta seule vue est entrée en extase. Pourtant, comme elle ne se tenait pas sur le trépied sacré, nous ne pouvons porter ses paroles sur le registre sacré. Mais nous les garderons à l'esprit.

Avec des feuilles de laurier prises sur l'autel, ils me. frottèrent les mains et les pieds. Ils me conduisirent hors du temple. Les serviteurs avaient rapporté de la fontaine mon bagage et mes vêtements maculés. Quand leurs doigts eurent éprouvé la finesse de ma tunique de laine, les prêtres furent convaincus de ne pas avoir affaire à une personne de basse extraction. La bourse gonflée de pièces d'or à l'effigie du lion de Milet et quelques pièces d'argent portant l'abeille d'Ephèse firent aussi beaucoup pour les rassurer. Je leur tendis en même temps les deux tablettes de cire scellées qui contenaient des témoignages sur ma conduite. Ils me promirent de les lire avant de me questionner de nouveau.

C'est ainsi que je passai la nuit dans une pièce à l'ameublement sommaire. Au matin, les serviteurs vinrent m'inviter à jeûner et me purifier dans l'attente du moment où je comparaîtrai devant les prêtres.

 

~5~

 

Tandis que je gravissais la colline de Delphes, me dirigeant vers son stade désert, en dépit de l'ombre qui gagnait, l'éclat d'une javeline accrocha mon regard. L'épieu pointu scintilla de nouveau en traversant les airs, comme un présage ailé. Et je vis un jeune homme, guère plus âgé que moi mais de plus forte stature, lancé dans une course légère à la suite de son arme.

Je l'examinais tandis que je courais sur les pistes. La solitude était sur son visage et d'horribles cicatrices sur son corps. Ses muscles noueux saillaient. Pourtant il émanait de lui tant de confiance et de force qu'il me sembla que c'était le jeune homme le mieux tourné que j'eusse jamais vu.

- Courons ensemble ! lui criai-je. Je suis fatigué de ne me mesurer qu'à moi-même.

Il planta la javeline dans le sol et s'empressa de me rejoindre.

- En avant ! hurlai-je. Et nous nous élançâmes.

Plus léger que lui, je croyais vaincre aisément. Mais il me suivit sans effort et ne me laissa gagner que d'une longueur de main.

Bien que nous tentions de nous le cacher, nous étions tous deux hors d'haleine.

- Tu cours bien, concéda-t-il. Maintenant, lançons la javeline.

Son arme était de facture spartiate et en la soupesant, je m'efforçai de dissimuler que je n'avais pas l'habitude d'armes d'un tel poids. Je ramassai mes forces et lançai la javeline plus loin que je n'avais jamais fait, plus loin que je n'aurais espéré. Incapable de réprimer un sourire, je m'élançai pour la reprendre et je souriais toujours lorsque je la lui tendis. Mais le jeune homme l'envoya aussitôt, sans effort apparent, à plusieurs longueurs de ma marque.

- Quel lancer prodigieux ! m'exclamai-je avec admiration. Mais tu es sans doute trop lourd pour exceller dans le saut en longueur. Veux-tu te mesurer à moi ?

Mais là encore, ma victoire ne tint qu'à un cheveu. Sans un mot, il saisit ensuite un disque. Comme un faucon de lumière, le lourd palet alla s'abattre bien plus loin que je ne pus le jeter. Il sourit à son tour.

- La lutte fera la décision, dit-il.

 

Je l'examinai et ressentis un étrange malaise à l'idée de lutter avec lui. Je savais qu'il vaincrait sans peine mais ce n'était pas ce qui m'inquiétait. C'était l'idée de sentir ses bras m'étreindre qui me faisait reculer.

- Ta force surpasse la mienne, concédai-je. La victoire t'appartient.

Après quoi nous ne dîmes plus rien et chacun d'entre nous poursuivit pour lui-même ses exercices dans le stade désert, jusqu'au moment où nous fûmes couverts de sueur. Lorsque je me dirigeai vers les berges du ruisseau en crue, il hésita puis m'emboîta le pas. Je me lavai et me frottai le corps de sable. Il m imita.

- Peux-tu me frotter le dos ? demanda-t-il.

Je m'exécutai et il me rendit le même service, m'étrillant si rudement que je le repoussai en lui jetant de l'eau au visage. Il sourit, sans s'abaisser cependant à me suivre dans ce jeu puéril.

Je montrai la cicatrice sur son torse et demandai :

- Serais-tu soldat ?

- Je suis spartiate, rétorqua-t-il avec superbe.

Je l'examinai avec une curiosité nouvelle. C'était le premier Lacédémonien5 que je rencontrais. Il ne semblait pas mériter la réputation de brutalité et d'insensibilité attachée à ses compatriotes. Je savais que les Spartiates se faisaient gloire de leur cité sans murailles car eux-mêmes prétendaient qu'ils étaient une muraille bien suffisante. Mais je n'ignorais pas non plus qu'il leur était interdit de quitter leur cité, sauf en troupe et en ordre de bataille.

Il lut la question dans mes yeux et expliqua :

- Moi aussi, je suis prisonnier de la décision de l'oracle. Mon oncle, le roi Cléoménès, a fait des rêves de mauvais augure et m'a éloigné. Je suis un descendant d'Héraclès.

Je songeai que, connaissant le tempérament d'Héraclès et ses innombrables voyages à travers le monde, on pouvait supposer qu'il y avait des milliers de ses descendants dans une infinité de pays.

Mais, considérant les muscles frémissants de mon interlocuteur, je gardai mes réflexions pour moi.

Sans y avoir été invité, il me récita sa généalogie et conclut :

- Mon père Dorieos était connu comme le plus bel homme de son temps. Mais à cause des haines qu'il s'était attirées dans son pays, il a traversé la mer pour fonder, en Italie ou en Sicile, sa propre cité. C'est là qu'il a fini sa vie, de longues années plus tard.

Soudain son visage s'assombrit :

- Pourquoi me regardes-tu ainsi ? Dorieos est mon vrai père. Depuis que j'ai quitté Sparte, j'ai le droit de porter son nom si bon me semble. C'est ma mère qui m'a parlé de lui, ma mère qui m'a élevé jusqu'à l'âge de sept ans, avant de me remettre à l'Etat. Comme mon père légal était incapable de procréer, il a demandé à Dorieos de s'accoupler à ma mère, en grand secret. Tu sais qu'à Sparte, les maris eux-mêmes ne peuvent rencontrer leur femme qu'en secret, en usant de stratagèmes. Tout cela est la pure vérité: si je n'avais pas été le fils de Dorieos, je n'aurais pas été banni de Sparte.

J'aurais pu lui faire remarquer que, depuis la guerre de Troie, les Lacédémoniens avaient de bonnes raisons de se méfier des hommes et des femmes d'une excessive beauté. Mais sur le chapitre de ses origines, il était manifestement très sourcilleux. Ce qu'après tout je n'avais pas de mal à comprendre, puisque ma propre naissance était plus mystérieuse encore.

 

Nous nous vêtîmes en silence au bord du ruisseau. Au-dessous de nous, les ombres gagnaient l'oblongue vallée de Delphes. Les montagnes devenaient violettes. J'étais purifié, j'étais vivant, j'étais fort. Je sentais dans mon coeur le miel d'une amitié naissante pour cet étranger qui avait accepté de se mesurer à moi sans savoir qui j'étais ni d'où je venais.

Tandis que nous suivions le chemin descendant vers la ville, il me lançait des regards en coin.

- Tu me plais, dit-il enfin, quoique nous autres, Spartiates, méprisions d'ordinaire la compagnie des étrangers. Mais je suis seul et lorsqu'on a toujours vécu avec d'autres hommes de son âge, il est dur d'être sans compagnon. Si je ne suis plus soumis aux coutumes de mon peuple, elles sont néanmoins en moi et me lient plus étroitement que des fers. C'est pour

 

- "Livre magnifique sur un peuple étrange, les Etrusques dont les Romains devaient tant. Nous sommes en -500 avant J-C aux moments des guerres médiques, et l'auteur nous entraînes d'un bout à l'autre de la Méditerrannée à travers le héros du livre qui se cherche une identité, et qui vivra des aventures étranges... un beau voyage..."

- "Ayant adoré le mythique voyage de Sinouhé l'Égyptien, j'ai plongé dans le monde méditerranéen de l'Étrusque. Un périple initiatique mené de plume de maître par MW avec pour fil rouge Arsinoé, une vierge sacrée nymphomane. Et Lars Turms au terme de sa vie découvre pourquoi les Dieux lui ont choisi un chemin de vie si tortueux. À lire sans aucune hésitation en vous laissant emmener sans retenue dans ce magnifique texte"