Les Ponts, le Diable et le Viaduc

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LCI : "Les Ponts, le Diable et le Viaduc'' de Jacques Godfrain ''Coup de coeur'' de Patrick Poivre d'Arvor dans son émission ''Place aux livres" sur LCI.

FR3 : "A Millau dans l'Aveyron, se bâtit le plus grand viaduc d'Europe. 2.500m de long, 7 piliers dont l'un plus haut que la Tour Eiffel. Chaque week-end, des milliers de visiteurs viennent voir l'avancement des travaux. Parmi eux, invisible et exigeant: Lucifer lui-même? Car les ponts, tous les ponts, lui appartiennent. Et s'il n'a pas été associé à leur construction, il s'empare de l'âme du premier être qui les franchit. Ainsi, l'Histoire ne compte plus les "Ponts du Diable" et les légendes de transactions secrètes que les bâtisseurs ont dû consentir pour s'assurer de la pérennité de leur pont. Ici, un chat sculpté dans la pierre, ailleurs, un couple enterré au pied de l'une des piles.
Ce viaduc de Millau, qui va l'inaugurer? Le président de la République, bien sûr. Mais son entourage va vite découvrir l'existence de ce pacte avec le Diable. Comment s'y résoudre sans devenir la risée de tout un pays.
C'est la très troublante fiction qu'imagine (imagine?) Jacques Godfrain, le député-maire de Millau. Il connaît bien sa région, ses traditions, les histoires de pont et de Diable et les arcanes de l'Elysée. Mais pourquoi, Diable, truffe-t-il , son roman de toutes ces références à des marques commerciales? Pour le rendre plus réel? Un premier roman plutôt réussi qui ancre le réel dans l'imaginaire collectif.
On attend maintenant avec impatience de savoir qui sera le premier à franchir le viaduc. Le président? A suivre (hé,hé) ?
> De A à Z Les 1ers mots: Un ange venait de passer au dessus de la table de réunion ornée d'une multitude d'ordinateurs portables de toutes marques, de téléphones cellulaires, de Palms, de tasses de café et de quelques blocs de papier, appartenant de toute évidence à des attardés de l'ancienne génération.
Les derniers: Et de là, l'Archange semblait lui faire un clin d'oeil. "
Dominique LANGARD (FR3 Champagne-Lorraine 17 novembre 2003.

LE PROGRES : "(...) Un livre plaisant à lire, plein d'allusions piquantes, de clins d'oeil malicieux, de rapprochements habiles, une histoire divertissante... en diable! " Jacques VAIZY (LE PROGRES SAINT AFFRICAIN du 26 septembre 2003.

LE MIDI LIBRE : "Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe, les ponts et le diable.
(...) Un duo de choc émerge évidemment un peu plus dans le livre : le diable et les ponts. Jacques Godfrain s'est visiblement bien documenté, livrant ainsi un mélange de réalité-fiction sous le signe de l'ésotérisme. Le diable aurait enseigné aux hommes la construction du premier pont. Il a proposé son savoir faire en échange d'une âme, celle du premier à le traverser. Partant de cette légende répandue un peu partout à travers le monde, Jacques Godfrain a tracé sa route littéraire. (...) Disons qu'avec "Les ponts, le diable et le viaduc" il conjure le mauvais sort, pour lui d'abord peut-être et accessoirement pour le président de la République. Il met en tout cas la pression, via le livre, à Jacques Chirac. Celui-ci n'a pas intérêt, en janvier 2005, de refuser l'invitation sur le viaduc de Millau. Il passerait pour un trouillard"
A.B. (LE MIDI LIBRE du 11 septembre 2003. Article complet sur ce lien au site du Midi Libre)

LA DEPECHE DU MIDI : "... Pour déjouer la malédiction [de l'inauguration du viaduc], une fringante jeune énarque, Aline de la Brosse -obsédée de chaussures par ailleurs- se voit au sortir d'une réunion à l'Elysée le soin de trouver une solution avec l'architecte du viaduc, rebaptisé Nigel Forsyth. De Las Vegas à Londres, de Paris à Cahors et à Millau, Jacques Godfrain amène alors son lecteur à suivre une intrigue toujours très documentée (...) où le paranormal côtoie un chassé-croisé amoureux bien huilé, empreint d'un érotisme torride entre l'énarque et l'architecte" Philippe Rioux (LA DEPECHE DU MIDI du 7 septembre 2003)

 

~ 1 ~

Un ange venait de passer au-dessus de la table de réunion ornée d'une multitude d'ordinateurs portables de toutes marques, de téléphones cellulaires, de Palms, de tasses de café et de quelques blocs de papier, appartenant de toute évidence à des attardés de l'ancienne génération. Sept conseillers, la plupart du Président de la République, gênés, ne savaient plus sur quel mur, quelle fenêtre ou quel tableau poser leurs yeux afin d'éviter d'aborder le sujet. Enarques, polytechniciens et les inévitables diplômés de « Sciences Po » venaient tous de se retrouver devant ce qu'ils avaient toujours craint à titre individuel, une situation qui ne leur avait jamais été enseignée dans leurs écoles. Une situation qui, dès lors, n'avait aucune solution.

Grâce à la pesanteur de l'atmosphère, l'ange effectua un nouveau passage dans l'autre sens, à basse altitude, mais sans toutefois réussir à briser le mur du silence. Pourtant, quelqu'un se devait de le briser, au risque d'être tous obligés de clore la réunion sans trouver de solution pour ce qui devait être la plus grande inauguration du XXIe siècle, le viaduc de Millau, dont l'une des sept piles était la plus élevée de la planète. Cet ouvrage d'art allait unifier tous les pays européens, ou presque, en reliant Gibraltar à Stockholm, sans un seul feu rouge. La toute première autoroute transcontinentale européenne s'apprêtait à se hausser au niveau de la « 10 » américaine, celle qui tire un trait direct entre l'Est et l'Ouest.

- Mais je ne comprends pas très bien, c'est juste un pont, s'aventura à dire d'une voix rauque, Yves Vandeval l'un des conseillers aux cheveux grisonnants, sans cependant regarder ses autres interlocuteurs

- Euh, oui, c'est juste un pont. Ou plutôt un viaduc. Mais le Président a décrété qu'il était hors de question pour lui de le traverser le premier. C'est une question de principe  pas plus, répondit, quelque peu gêné, Charles-Pierre de la Ribardière, le conseiller le plus proche du chef de l'Etat.

Les six autres regards le passèrent au scanner tel un photocopieur examinant son document cible, puis, avec la précision d'un mouvement de natation synchronisée, ils se tournèrent aussitôt vers le chef du protocole de l'Elysée. Après tout, lui, il avait reçu suffisamment de chefs d'Etat, dont beaucoup d'Africains. Il devait savoir.

- Pardonnez-moi, mais depuis quand le Président est-il superstitieux ? lui demanda timidement une jeune énarque ressemblant comme deux gouttes d'eau à Elisabeth Guigou ( avec vingt ans de moins ) , détachée par le ministère de l'Aménagement du terriÿtoire, en charge de la coordination.

- Mademoiselle, je crois qu'après avoir parcouru des milliers de kilomètres pour serrer les mains de tous les paysans de leur circonscription, après les avoir côtoyés, les avoir écoutés, tous les hommes politiques, ou presque, finissent par devenir superstitieux. Mais, mon expérience m'a appris qu'il s'agit là d'un trait qui s'observe plus chez les politiques de droite que de gauche, et encore plus chez ceux qui ont une circonscription à la campagne qu'à la ville. J'ajoute cependant que nos homologues anglais de Westminster House respectent toutes les superstitions dont la pluÿpart sont même devenues des traditions.

- Vous voulez dire qu'un maire d'arrondissement parisien a moins de chances d'être..., de..., enfin de croire à ces choses-là que le maire de Borg-les-Orgues?

- C'est où Borg-les-Orgues ?

- Dans l'Auvergne profonde, et même en Corrèze répondit Andrée-Marie Colin, responsable de la coordination de l'emploi du temps présidentiel.

- Toutes les télévisions mondiales couvriront l'événement  notre Président se doit d'être le premier à le traverser symboliquement. La France ne va quand même pas laisser un Anglais inaugurer le viaduc de Millau, argumenta Martine Mazzoni, responsable de la cellule communication.

- J'ai une idée : et si on mettait un ruban au milieu du pont ? Tout le monde partirait au même moment et se retrouverait ainsi au même instant devant le ruban que notre Président couperait comme il se doit ? De cette façon, il n'y aurait pas de premier à marcher sur le pont. En fait, ils seront tous premiers...

Charles-Pierre de la Ribardière attendait avec avidité et une certaine fierté la réaction de l'assemblée. Mais elle ne se manifesta pas avec l'enthousiasme qu'il espérait.

- Vous venez de le dire, monsieur, ils seront tous les premiers, remarqua platement le chef du protocole, baissant les yeux comme s'il venait d'entendre une hérésie.

La jeune énarque se révolta :

- Cette histoire est insensée. Entre l'achèvement des travaux et l'inauguration, il s'écoulera un mois, voire plus. Un ouvrier sera certainement le premier à traverser le pont. Ou l'architecte. Ou un ingénieur. Comment le Président peut-il s'imaginer que la société de travaux publics chargée de la construction ne l'aura pas testé en le traversant mille fois, en long, en large et en travers avant son arrivée. C'est pas logique !

Le silence retomba brusquement, agrémenté par le doux chuintement de la ventilation de chaque ordinateur portable. Puis le chef du protocole, Edmond de la Salle, reprit la parole avec un geste las de sa main soigneusement manucurée :

- Mademoiselle, sachez que dans la superstition, par définition il n'y a pas de logique. Mais permettez-moi de vous donner un élément supplémentaire, afin que vous compreniez bien. C'est le premier qui traverse le pont le jour de l'inauguration qui risque de..., qui..., bref, c'est là le point clé.

Il ne s'en rendait pas compte, mais chaque personne de l'assemblée demeura suspendue à ses lèvres, attendant l'explication qui allait enfin les éclairer sur la véritable raison du refus du chef de l'Etat à être le premier à franchir le viaduc de Millau, splendeur de l'architecture contemporaine. Et sous le poids des regards interrogateurs et suppliants, le chef du protocole, se résigna :

- Une vieille tradition veut que le premier qui franchit un pont le jour de son inauguration voie son âme euh..., emportée par..., hhmm, par..., euh..., le Diable.


La tension étrange qui avait régné depuis le début de la réunion se contracta soudain en un silence impressionnant. Aline de la Brosse, la jeune énarque de service, serra violemment ses mâchoires car elle sentit monter du plus profond de son ventre le spasme irrépressible d'un fou rire, celui-là même qu'on essaye de réprimer à tout prix quand la situation ne s'y prête pas, comme lors d'une minute de silence ou bien pendant un enterrement. Mais tout le monde remarqua ces contractions si typiques aux coins de ses yeux et ce fut le signal déclencheur que tout le monde attendait, libérant un fou rire général, de ceux qui font pleurer des larmes de bonheur et qui donnent des crampes à l'estomac à force de se tordre, au sens propre du terme. Une série de clichés traversa leur esprit, un Diable rouge avec des cornes et un trident venant sur le pont chercher le Président de la République française, ou bien un Méphistophélès faustien prêt à lui faire signer un document soigneusement fixé dans un parapheur de cuir rouge, comme ceux utilisés naguère par Leonid Brejnev. Toutes les images véhiculées par la publicité et le cinéma furent évoquées en une fraction de seconde, chacun imaginant en fonction de sa propre culture religieuse le Président face au Diable, au Malin, à Satan ou à Lucifer.


Au bout de plusieurs minutes de cette crise libératrice, l'assemblée réussit finalement à se contrôler et à calmer son hilarité. La jeune énarque fut même obligée de sortir pour se remaquiller, le rimmel de ses yeux ayant totalement coulé. En la regardant se diriger vers la porte, le groupe chercha sur son visage une étincelle susceptible de déclencher un dernier fou rire, mais il découvrit, stupéfait, que les traînées sombres de son mascara avaient donné à son regard - et surtout à son visage - un aspect aussi théâtral que véritablement diabolique. Après le fou rire, ce fut comme une douche froide, ou, plus exactement, comme si, à la simple évocation de son nom, le Diable s'était instantanément matérialisé à l'Elysée pour participer à leur réunion !


Alors il y eut une sorte de malaise.


Aussitôt, chacun se trouva quelque chose à faire, taper des notes sur le clavier de l'ordinateur, griffonner des observations sur les feuilles de papier, vérifier la messagerie de son téléphone portable ou boire une gorgée de café, histoire de dissiper de son esprit cette vision aussi fascinante qu'effrayante. Au bout de cinq minutes, Aline de la Brosse réapparut dans la pièce, ressemblant de nouveau à elle-même, une blonde de trente-cinq ans, diplômée de « l'élite de la nation », exclusivement abonnée aux vêtements d'Anne-Marie Beretta, ce qui laissait penser qu'elle s'habillait par erreur au rayon hommes des Galeries Lafayette. La coupe de ses cheveux blonds lui donnait incontestablement l'air sévère d'une sainte germanique médiévale descendue de son socle après cinq cents ans d'ennui, juste pour respirer un peu. Elle reprit sa place avec un sourire détendu et seules ses cernes trahissaient ce qui venait de se passer quelques instants plus tôt. Elle parcourut l'assemblée de ses yeux azur avant de les plonger dans ceux du chef du protocole :

- Monsieur de la Salle, voulez-vous dire que notre Président, avec la carrière politique qu'on lui connaît depuis trente ans, a peur du Diable ?

Mal à l'aise, le directeur de l'Elysée croisa ses bras sur son torse dans un signe inconscient d'auto-défense.

- Non, mademoiselle, il ne souhaite simplement pas traverser le pont en premier. C'est tout. Mais, conscient des difficultés que cela pose, il a initié cette réunion qui a pour objet de trouver une, ou des solutions.

Tout le monde pensa à la même chose. Pendant qu'ils planchaient sur une histoire de fou, lui, en voyage privé au Japon, devait assister tranquillement en ce moment même à des tournois de sumo. Ou a une désespérante et interminable représentation de théâtre Nô.

Le conseiller aux cheveux poivre et sel leva la main :

- Je sais qu'Olivier de Kersauzon, le navigateur, a jeté par-dessus bord un de ses marins parce que celui-ci avait pris des conserves de pâté de lapin.

Un nouveau silence accueillit la remarque. Une bonne centaine de rongeurs imaginaires se matérialisèrent sur la table de réunion, sautillant dans tous les sens.

- Et pourquoi ? demandèrent-ils d'une seule voix.

- On ne sait pas pourquoi, mais il est interdit de prononcer le mot « lapin » sur un bateau. Il risque de couler.

Tout le monde se regarda d'un air navré. Le Titanic flotta pendant trois secondes devant eux, avec ses cales pleines à craquer de lapins de toutes les couleurs et de toutes les races. Le monde, non content d'être divisé entre riches et pauvres, croyants et athées, comptait maintenant une troisième division, entre gens normaux et ceux qui avaient peur des lapins en mer.

Et cela, à deux pas du salon Murat, construit sur les fondations de l'ancienne chapelle de l'Elysée, détruite pour bien marquer la victoire de la Raison sur la superstition !

Aline de la Brosse relança la discussion avec une proposition plus logique :

- En clair, la solution la plus simple consisterait à convaincre le Président que le Diable n'existe pas.

Mais là encore, pour une raison qu'elle n'arriva pas à cerner, l'idée ne fut pas accueillie avec enthousiasme. Seraient-ils, eux-aussi, tous superstitieux ? Un silence gênant remplit la pièce et lorsqu'il fut interrompu par trois coups énergiques frappés sur la porte, presque tout le monde sursauta. Elle s'ouvrit sur un inconnu d'une trentaine d'années aux cheveux noirs et au visage carré avec une peau diaphane, intégralement habillé par Hugo Boss. Il entra dans la pièce et inclina légèrement la tête comme un hussard prussien :

- Mademoiselle, madame, monsieur, pardonnez mon retard. Le Président m'avait demandé de préparer pour cette réunion un rapport un peu spécial et de vous le présenter afin de vous aider. Où puis-je m'asseoir ?

Le chef du protocole l'observait en se demandant où il avait déjà vu cet homme, sans toutefois réussir à s'en souvenir. De plus, le chef de l'Etat ne lui avait pas parlé non plus de ce rapport supplémentaire, mais ce n'était pas la première fois. Il avait pour habitude de toujours sortir un conseiller d'on ne sait où, un professeur des Langues Orientales par exemple, ou un spécialiste de l'islam ayant vécu trois ans avec des Berbères. Celui-ci appartenait certainement à une université.

- Quel est votre nom, monsieur ? lui demanda-t-il un peu étonné, tout en se disant que le secrétariat du président l'avait forcément inscrit sur la liste de sécurité puisqu'il était là.

- Pardonnez-moi à nouveau, je me suis trop énervé dans les embouteillages. Professeur Luc Feri de l'université de Rennes. Je suis spécialiste des coutumes et superstitions en général, bretonnes en particulier. J'ai soutenu un doctorat d'Etat sur le rôle des superstitions dans la Révolution française. J'enseigne aujourd'hui un peu à la faculté de Rennes et beaucoup à l'université de Londres.

Edmond de la Salle ferma les yeux de dépit. Le président n'avait rien trouvé de mieux qu'un anthropologue. Et d'emblée il prit en grippe le nouvel arrivant car il détestait les anthropologues, des prétentieux encore plus inutiles que ceux recommandés par tel camarade de promotion.

- Puis-je vous rassurer ? Je ne suis pas anthropologue mais simplement historien. Je sais combien ils sont abscons, dit le professeur en le regardant droit dans les yeux et en souriant.

Le chef du protocole de l'Elysée sentit tous les poils qui recouvraient son corps se dresser d'un seul coup à la verticale, comme si cet inconnu avait lu dans ses pensées. Il lui désigna néanmoins un fauteuil.

- Eh bien, professeur Perry vous arrivez bien. Mes collègues et moi-même nous heurtons à un mur parce que nous ne connaissons pas la raison de cette... décision. Vous allez peut-être pouvoir nous éclairer ?

- Monsieur de la Salle, c'est exactement pour cela que je suis là, pour vous apporter mes lumières. Mais je m'appelle Feri, pas Perry.


L'historien ouvrit une serviette en cuir noir glacé, qu'Aline de la Brosse identifia immédiatement comme une manufacture Hermès, et il en sortit une pile de dossiers reliés, protégés par des couvertures transparentes qui laissaient apercevoir la silhouette typique d'un pont médiéval et les fit passer afin que les sept membres de la réunion puissent le consulter avant d'entendre ses explications. Aline de la Brosse continuait à l'observer car il se dégageait de lui une assurance inhabituelle pour un universitaire. De plus, il ne ressemblait pas vraiment à un fonctionnaire de l'Education nationale, ne serait-ce qu'à cause de ses vêtements. Elle décida alors de se pencher sous la table et de faire semblant de fouiller dans son sac pour regarder ses chaussures, la première chose qu'elle détaillait chez un homme. Elle avait une théorie, héritée de sa mère, qui disait qu'un homme qui portait des baskets n'irait jamais nulle part, même s'il était champion olympique du cent mètres. En revanche, des souliers bien soignés révélaient tout d'un homme. En attrapant donc un autre stylo, elle détailla les chaussures du nouveau venu et fut surprise en reconnaissant la trépointe typique de Berluti. En se redressant, Aline de la Brosse se dit que les universités anglaises rémunéraient certainement mieux que les françaises : grâce à un ancien ministre socialiste, le pays entier savait que pour une seule paire de Berluti, on pouvait en acheter soixante-quinze chez Eram.

Alors, toujours poussée par la curiosité, elle le dévisagea ouvertement. Le professeur Feri avait des yeux verts en amande, soulignés par des sourcils très longs dont le trait rejoignait presque chaque tempe  trahissait aucun affolement ou nervosité. Il était beau, mais exprimait quelque chose de froid et de distant, mélange des splendides yeux glacés de Patrica Kaas et du visage de Sean Connery, du temps de ses premiers James Bond. La jeune énarque ne savait trop dans quelle catégorie le placer, hormis celle des cerveaux à six mille tours minute.

- Bien, commença-t-il, une vieille tradition remontant à la nuit des temps dit que c'est le Diable qui a enseigné aux hommes la construction du premier pont. En couverture de ce petit dossier que vous avez entre vos mains, vous pouvez apprécier les courbes gracieuses de l'un des plus anciens ponts européens. Celui-ci se trouve à Lucques, Lucca, en Italie, l'un des innombrables « Pont du Diable » disséminés aussi bien en Europe qu'en Asie mineure. Ce sublime « Diavolo » italien vous montre que cette association du pont et du Diable n'est pas exclusive au Finistère ou à la Creuse. Nous en retrouvons d'innombrables illustrations au Pays de Galles, en Espagne, en Allemagne, en Suisse, au Portugal et même aux Etats-Unis. Attendez-vous d'ailleurs à plus de résistances de la part des Britanniques et des Espagnols qui, eux-aussi, refuseront, d'être les premiers à traverser un pont. A titre de comparaison, s'ils ne possèdent pas de traditions liant le Diable - Oni - au pont, les Japonais sont en revanche persuadés qu'il est plus facile de parler à leurs morts en marchant sur un pont. En clair : dans le monde entier ce dernier symbolise une interaction spirituelle entre l'homme et les divinités. Et si vous ne croyez pas à la survie de votre âme après votre mort, vous ne pouvez pas en conséquence comprendre la réticence de quelqu'un à être le premier à traverser un pont. C'est le point numéro un.

Un ange, dignement drapé dans une toge universitaire noire, passa au-dessus de la table. Aline de la Brosse décida aussitôt de briser le silence. Décidément, cette réunion ne ressemblait à aucune autre.

- C'est curieux, autant j'aurais trouvé ça normal avec Mitterrand, autant j'ai du mal avec notre président. Comme si ce n'était pas lui.

Le chef du protocole la dévisagea avec sévérité, puis fit signe au professeur de continuer. Celui-ci se racla discrètement la gorge et reprit :

- Le point numéro deux concerne l'architecte. Si l'on étudie les légendes de tous les ponts dans tous les pays, c'est à lui que le Diable s'adresse avant tout. Il lui propose son savoir-faire en échange d'une âme, celle du premier à traverser le pont. En réalité, cet échange n'est qu'un prétexte : le Diable n'a que faire de cette âme. Ce qui l'intéresse c'est le pont et il veut que celui-ci résiste au temps et porte sa griffe. D'où les innombrables « Ponts du Diable » qui existent un peu partout dans le monde. L'âme n'est qu'une couverture. Par le biais du pont, le Diable veut symboliser le passage d'une dimension à une autre au-dessus d'un gouffre, au-dessus de quelque chose d'infranchissable, au-dessus du vide, du néant, et demande le dépassement intellectuel absolu pour y arriver. Il interagit donc uniquement avec l'architecte, et personne d'autre. Néanmoins, cette tradition est tellement ancrée dans l'imaginaire qu'elle entraîne effectivement des réactions qui défient la logique. Je vous propose donc la réflexion suivante : de deux choses l'une, soit le Diable existe, alors à la lumière de cette légende persistante depuis des siècles, il est obligatoirement en contact avec l'architecte du viaduc de Millau  pas, mais jusqu'à présent personne n'a réussi à prouver qu'il n'existait pas, et cela n'efface toujours pas cette croyance. Pour traiter ce problème, il serait donc préférable d'accepter l'existence du Diable car cela facilite le traitement de la superstition. L'expérience des missionnaires en Afrique a montré que lorsqu'ils avaient accepté ou feint d'accepter les divinités fétichistes, il entraient à un moment donné ou à un autre en résonance avec les croyances locales et finissaient par trouver les mots exacts pour parler aux indigènes et les convertir.

Luc Feri s'abstint d'ajouter que la quasi-totalité des moines et prêtres qui s'étaient intéressés aux cultes fétichistes africains finirent par perdre plus ou moins la raison lorsque leur foi n'avait pas été assez solide.

L'assemblée écoutait et buvait littéralement ses paroles, prenant conscience que ses explications donnaient au sujet de leur réunion une dimension nouvelle et somme toute moins complexe. Le meilleur moyen pour traiter une maladie ne consiste-t-il pas à tout savoir sur elle ? Les médecins s'étaient rendus compte que les malades atteints d'un cancer et qui savaient tout sur le fonctionnement cellulaire de leur maladie avaient plus de chances d'en sortir que ceux qui la vivaient sans jamais chercher à la comprendre. Comme si les cellules tumorales, ravies que leur porteur s'intéresse à elles, décidaient d'établir une trêve et parfois même la paix...

Seule Martine Mazzoni, peu intéressée par ces sujets, manifesta immédiatement son scepticisme en regardant sa montre :

- Certes monsieur Feri, c'est très intéressant, mais le temps presse. En quoi cela peut-il nous aider à régler le problème de l'inauguration ou bien à permettre au chef de l'Etat de changer d'avis ?

Un sourire empreint d'une terrible ironie se dessina sur le visage du jeune historien, absolument pas désarçonné par l'agression verbale.

- Madame Mazzoni, vous, vous faites partie des personnes qui doivent résoudre le problème. Mon rôle, purement documentaire, consiste simplement à vous apporter les éléments d'aide à la décision. Je vous donne l'exemple du Pont du Diable du village de Saint-Gervais en Haute-Savoie qui franchit le Bonant, un torrent tumultueux. La légende dit que, furieux d'avoir été trompé, le Diable avait juré d'y revenir pour se venger. Les habitants savent que, tous les cinquante ans, très précisément un 23 mars, quelqu'un se suicide en se jetant du pont. Et le corps n'est jamais retrouvé. Enfin, je tiens à ajouter que tous les architectes savent que le premier à inaugurer un pont a une tendance statistique anormale à mourir dans l'année.

Un imposant cortège funéraire traversa l'esprit de chaque participant à la réunion. Le conseiller aux cheveux poivre et sel vint à la rescousse de l'historien et en profita :

- Professeur, les paroles de notre responsable de la communication ont dépassé ses pensées. A force de fréquenter les média, on perd la notion de réalité...

- De quelle réalité parlez-vous, monsieur Vandeval, s'exclama aussitôt Martine Mazzoni. Je n'ai jamais vu le Diable. En revanche, des journalistes, j'en vois tous les jours.

- Il est vrai que l'enfer des média, quand on est dedans, on ne peut pas s'en rendre compte, glissa Edmond de la Salle. Mais continuez professeur, continuez, je vous en prie. Ne faites pas attention à ces signes de nervosité, bien naturels compte-tenu du sujet peu ordinaire à l'ordre du jour.

- Madame, mademoiselle, monsieur, après avoir étudié en détails la légende de plus d'une centaine de ponts dits « du Diable » , tout me porte à croire que le Diable lui-même donnera ses instructions à l'architecte car, comme je vous l'ai dit, il se moque éperdument de ceÿlui qui traverse en premier. Il voudra autre chose, et c'est cela qu'il faudra lui donner afin que tout se passe bien.

Si le professeur Feri avait annoncé que le chef de l'Etat devait signer un contrat avec son sang, ils n'en auraient pas été plus surpris. Le silence, désormais habituel, accueillit son affirmation, interrompu parfois par une lointaine sirène de pompiers ou d'ambulance.

Aline de la Brosse savait que sa solution, la meilleure, allait finir par revenir. Sur un ton qui se voulait neutre, mais étant, au final, assez narquois, elle demanda :

- Bien qu'on nage en plein délire, nous devons donc expliquer au Président que le Diable ne veut pas de lui, mais simplement un présent, c'est bien ça monsieur Feri ?

Un éclat de rire aussi bref que général accompagna la question. L'historien esquissa lui-aussi un sourire de politesse et attendit quelques secondes pour répondre.

- En effet, mademoiselle, c'est bien cela. Le Diable semble avoir une passion incompréhensible pour les ponts.

Charles-Pierre de la Ribardière, le conseiller le plus proche du Président qui n'avait pas ouvert la bouche depuis l'arrivée de Feri voulut le tester.

- Professeur, je pense que tous ces ponts dont vous nous parlez se trouvent bien éloignés dans le temps. Avez-vous un exemple contemporain à nous fournir pour étayer votre hypothèse ?

- Oui, bien sûr, page 15 du dossier que je vous ai remis. Il s'agit du pont que certains d'entre-vous connaissent, le pont de Québec au Canada. Immédiatement après son achèvement, il s'est écroulé, créant l'un des plus grands scandales de l'époque, forçant l'architecte à recommencer. Il s'effondra à nouveau. Reconstruit une troisième fois, le pont a été aussitôt entouré par deux légendes persistantes. La première concerne l'architecte, qui, pour remercier le Diable, lui aurait fait l'offrande d'un boulon en or d'un demi-kilo, noyé parmi les milliers d'autres de la structure  toujours vissé. Même de nos jours, des petits malins grattent la peinture des boulons pour tenter de le retrouver. Une autre rumeur, toute aussi forte, affirme que le pont de Québec a été reconstruit par le Diable lui-même, déguisé en ingénieur. Le Brooklyn Bridge de New York a été, lui aussi, entouré par une série de légendes diaboliques, principalement en raison des nombreuses personnes qui y ont perdu la vie, soit en tombant du pont instable lors de sa première construction, soit en en sautant pour se suicider. On dit aussi que la couleur rouge du pont majestueux de San Francisco est un hommage au Diable.


Pendant qu'il parlait, chaque personne regardait avec attention la photo du gigantesque pont métallique de Québec, assez curieux par sa forme, ressemblant à celui du film « Le Pont de la rivière Kwaï ».

- Cela concerne-t-il tous les ponts, ou seulement quelques uns en particulier ? demanda Yves Vandeval, l'homme au cheveux gris.

- Tous les ponts qui ont une originalité absolue. Le pont Alexandre III, offert par la Russie à la France est un hommage gouvernemental pour les dizaines de milliers de soldats français qui ont perdu leur vie à se battre pour une cause qui n'était pas la leur. On a longtemps dit qu'en traversant le pont Alexandre III, on marcherait sur les corps de ces hommes. Pendant longtemps, on a aussi dit que l'architecte avait vendu son âme à Lucifer en échange de la capacité à construire le plus beau pont du monde. Mais comme il y eut trois architectes, on ne sait pas duquel il s'agit.

- Quels sont les « Ponts du Diable » les plus réputés ? demanda Aline de la Brosse.

- Celui de Cahors possède, si je puis dire, une dimension internationale. Il est d'ailleurs classé au patrimoine mondial de l'Unesco. Des amateurs viennent du monde entier pour vendre leur âme au Diable sur le pont qui lui appartient. Le pont de Tranche-Montagne, dit « Pont du Diable » à Saint-Cloud, dans les Hauts-de-Seine, a également la réputation d'avoir été construit grâce à un pacte avec le Malin. Ensuite on a, par ordre alphabétique dans le dossier que je vous ai remis, Aniane1, Anzème, Batz, Beaugency, Bedarieux, Vieille-Brioude, Cauterets, Chalençon, Foix, Giroux, Montoulieu, Mortain, Nans-sous-Sainte-Anne, Olargues, Olliergues, Orthez, Pont-à-Mousson, Pont-de-l'Arche, Pont-du-Gard, Rily, Saint-Bonnet, Saint-Gervais, etc.. Même chez nos amis suisses vous en trouverez dans le Schellenen. Ils ne portent pas forcément le nom de « Pont du Diable », en revanche leur construction a, comment dirais-je..., une odeur de soufre.

Le groupe réalisa que le rapport du professeur Feri venait de sauver cette réunion, assez mal partie.

- Savez-vous combien de « Ponts du Diable » existent en France ? s'enquit Robert Vallée, envoyé par la préfecture de l'Aveyron pour la coordination.

- On peut estimer qu'environ trois cents ponts divers et variés portent ce nom un peu partout . La plus ancienne légende connue touche le pont de Rosporden, dans le Finistère. On dit qu'un enfant a été enterré vivant dessous afin qu'il ne s'écroule plus. Selon certains collègues spécialistes de l'histoire gallo-romaine, les architectes romains, comme les byzantins, offraient un enfant vierge en sacrifice à l'un des piliers afin de se concilier les grâces du Dieu des Eaux.

- Cette superstition se retrouve-t-elle dans l'islam ? demanda Martine Mazzoni.

- Oui, sous un aspect différent toutefois. On donne le cas d'un derviche tourneur qui, à la suite d'une transe, a prophétisé au XVIIe siècle que la destruction du pont bosniaque de Mostar signifierait le début du djihad. Ce pont a toujours symbolisé l'entente et surtout le libre passage entre le monde musulman et le monde chrétien. Sa destruction pendant la guerre de Bosnie correspond exactement à la montée en puissance de l'islam et symbolise l'incompréhension que l'on observe aujourd'hui entre les deux religions. Et là aussi, l'architecte turc a dû sacrifier à l'époque deux vies humaines, un jeune couple emmuré dans le pont, pour parvenir à le terminer. En fait, on ne compte plus les sacrifices humains destinés à faciliter la construction des ponts. Ils n'ont réellement cessé qu'au début du XIXe siècle, remplacés par celui de pauvres chats.


Tout à coup, l'ambiance de la pièce devint littéralement glaciale, comme si une armée de spectres inquiétants, de fantômes décharnés et de silhouettes transparentes ainsi qu'un refuge complet de chats massacrés étaient venus se mêler aux lapins et à tous ces Diables pour manifester leur drame, leurs souffrances et leur désespoir. Le groupe, dans son unanimité, réalisa soudain que cette superstition reposait sur des faits réels, du « factuel » comme l'aurait dit Martine Mazzoni, et que la vie en 2004, malgré son côté ultra informatisé et technologique, possédait des zones inconnues, des zones mystérieuses, irrationnelles et toujours inexpliquées, qui plongeaient parfois chaque être humain dans une peur illogique et quelque peu ancestrale.


Un archétype, aurait diagnostiqué Jung.


Sans savoir pourquoi, Aline de la Brosse se leva brusquement et ouvrit l'immense fenêtre qui donnait sur le parc de l'Elysée, comme si cette ouverture allait permettre à tous ces fantômes de quitter les lieux et rendre l'air plus respirable. Une brise fraîche, transportant avec elle les parfums de toutes les essences d'arbustes et d'arbres du parc donnant sur l'avenue Gabriel, pénétra dans la pièce et détendit immédiatement l'atmosphère.

Martine Mazzoni, toujours sceptique, n'adhérait pas à cette série qu'elle mettait sur le compte de vieilles superstitions moyenâgeuses accumulées au cours des temps.

- Professeur, je vois dans votre dossier que le pont du Québec remonte au début du siècle dernier. Je ne peux croire que depuis cent ans on n'en ait pas construit et inauguré d'autres. Si vous me donnez seulement un cas entre 1999 et 2004 où ces... faits se sont manifestés, je serai alors un peu plus convaincue de vos propos, qui, avouez-le, sont totalement surréalistes.

Le groupe enregistra un revirement de l'opinion commune. La balance pencha à nouveau dans le camp des sceptiques et rien ne semblait pouvoir la faire bouger. Tout le poids de la Raison venait de l'immobiliser. Mais Luc Feri, toujours aussi détendu, ne semblait pas s'en rendre compte. Il fixa intensément la chargée de la communication de l'Elysée qui eut du mal à soutenir son regard.

- Madame Mazzoni, je comprends votre réaction. Aussi, je vais vous donner le cas du Pont du XXIe siècle.

- Où ? demanda-t-elle.

- A Londres justement. Un des projets lancés en 1990 par Downing Street pour fêter symboliquement le passage de l'an 2000. Il s'agit d'un pont réservé aux seuls piétons, traversant la Tamise du Nord au Sud, et le premier à être construit à Londres depuis plus de cent ans.

Luc Feri marqua volontairement un instant de silence avant de reprendre :

- La reine Elisabeth a inauguré le pont alors que celui-ci n'était pas terminé.

Un point d'interrogation se dessina sur le front de chaque membre de la réunion. Le chef du protocole, sidéré, écarquilla les yeux. Le protocole, il connaissait bien :

- La reine a inauguré le Pont du XXIe siècle alors qu'il n'était pas achevé ?

- Oui. Les Anglais ont des relations bizarres avec les ponts.

- Et pourquoi ? questionna Martine Mazzoni.

- Oh, d'abord cette vieille croyance que le premier à inaugurer un pont meurt dans l'année. Les Anglais tiennent à leur reine et, pragmatiques, préfèrent ne pas courir de risques. En conséquence, elle a traversé le pont sans le traverser puisqu'il n'était pas relié à l'autre rive.

- C'est de l'humour anglais ? demande Yves Vandeval.

- J'ai du mal à croire à une chose pareille. Je vais demander un dossier complet sur cette affaire à notre ambassade, remarqua Edmond de la Salle. C'est purement extravagant.

L'historien reprit :

- Cela s'est passé au mois de mai 2000. Avouez que Buckingham Palace aurait pu attendre que le pont soit terminé. Ils n'en étaient pas à quelques mois près...

Edmond de la Salle échangea un regard avec Martine Mazzoni, et, n'y décelant aucune opposition, il enchaîna aussitôt :

- Bien, bien. J'avoue que cette affaire est vraiment troublante. Si même la reine d'Angleterre ne veut pas être la première à franchir un pont, alors je comprends que notre Président puisse faire preuve de réserve. Professeur, que nous conseillez-vous exactement ?

- Que vous établissiez un contact avec l'architecte et que vous sachiez exactement ce que le Diable lui a demandé. Lorsque vous le saurez, le Président pourra peut-être traverser le pont en premier, sans aucun souci.

- Qui est l'architecte de Millau ? demanda le chef du protocole.

- Nigel Forsyth, répondit la chargée de mission du Ministère de l'Aménagement du Territoire, un Anglais, très très connu. Il a obtenu d'innombrables prix internationaux, dont les plus célèbres, le prix Auguste Perret et le Pritzker Prize, le Nobel de l'architecture. Du même niveau que Pei. Anobli par la reine Elisabeth en 1999 qui lui a donné le titre de Lord Nigel Forsyth of River Bank. Lors du concours, son projet a été choisi presque à l'unanimité. Forsyth a opté pour sept piliers surmontés de pylônes dont l'un s'élève à plus de 330 mètres, plus haut que la Tour Eiffel ! Ils soutiendront un tablier long de deux kilomètres et demi.

- Si je comprends bien, après avoir été la capitale des bouchons, Millau va devenir la capitale du Diable, lança Yves Vandeval quelque peu moqueur. Je comprends que cet ouvrage pharaonique ait plu à Lucifer, si toutefois celui-ci existe. Diable, Malin, Satan, Lucifer, etc.. C'est quoi la différence ? On s'y perd un peu. Vous pouvez nous expliquer, professeur ?

- Oh, les spécialistes effectuent une distinction très précise entre Satan et Lucifer. Dans le cas qui nous préoccupe, il s'agit de Lucifer. Les autres dénominations, Diable, Malin, etc. , ne sont que des noms génériques, comme Frigidaire, désignant l'un ou l'autre. Lucifer est celui qui a poussé, selon les textes anciens, Eve à découvrir la « connaissance » , le « savoir » , réservés exclusivement à Dieu. Lucifer apparaît pour la première fois dans un texte du prophète Isaïe qui a vécu il y a 2600 ans environ. Lucifer, du latin « porteur de lumière » est intimement lié à la propagation de la connaissance, ce qui explique, entre autre, que le pont soit plus ou moins associé à lui. Satan, du grec « précipité du ciel » , est associé à des choses violentes et particulièrement glauques. Les tortures physiques pratiquées par les moines inquisiteurs, elles, étaient dans leur horreur purement sataniques. En revanche, le pacte faustien typique, censé apporter savoir, richesse, jeunesse et gloire, se signe toujours avec Lucifer, jamais avec Satan. C'est on ne peut plus clair. Huysmans l'a très bien résumé au XIXe siècle.

Pressé de quitter la réunion, Charles-Pierre de la Ribardière décida de lancer la conclusion et posa ses deux mains sur la table, loin devant lui, les doigts écartés, signe bien connu de son impatience.


- Qui veut aller à Millau ou à Londres pour rencontrer l'architecte Forsyth et lui demander quand il a vu le Diable pour la dernière fois ? Et, si ce n'est pas trop abuser de son temps, de bien vouloir nous raconter la discussion qu'il a eue avec lui...

Un éclat de rire groupé souligna la question qui impliquait au passage que ce ne serait pas lui, ni personne d'autre de l'Elysée. Tout le monde se regarda, sans qu'aucune main ne se lève. Edmond de la Salle posa ses yeux bleus remplis d'un détachement tout aristocratique sur Aline de la Brosse, aussitôt suivi par le reste de l'assemblée. Malgré son assuranc

 

"Esotérique, fantastique, drôle, inattendu. Un pied dans l'hyper concret à la limite de la vulgarité de notre société de consommation malade de ses signes extérieurs de richesse (les grandes marques de vêtements arborées avec ostentation par exemple), un pied dans la poésie, la symbolique, l'imaginaire, le fantastique, l'irrationnel. Instructif aussi. Et incontournable pour les amoureux du Languedoc et du Viaduc de Millau entre autres.Après cela, on ne peut plus regarder un pont de la même manière.Le Diable non plus d'ailleurs.
A part cela, facile à lire, d'une part parce que c'est écrit gros, d'une écriture fluide, et d'autre part parce qu'il y a du suspense."

"Un ouvrage qui sort de l'ordinaire.On sent l'auteur passionné par son sujet:les ponts!! Et toutes les légendes s'y rattachant.Instructif et plaisant."